Bible Sacrée

Le Lieu Unique

La chaleur de l’après-midi pesait lourd sur les épaules d’Éliane tandis qu’elle suivait son père, Esdras, le long du sentier pierreux. Ils remontaient vers les hauteurs, là où l’air était plus vif, charriant des senteurs de thym et de terre sèche. Elle portait un panier d’osier dans lequel quelques galettes et une outre d’eau claire se balançaient au rythme de ses pas. Son père, lui, avançait d’un pas ferme, les yeux fixés au loin, vers le lieu qu’ils appelaient désormais « le lieu que l’Éternel a choisi ».

Autrefois, ce chemin était familier pour d’autres raisons. Elle se souvenait des offrandes que sa mère déposait près du grand chêne, au sommet de la colline voisine. Des rubans colorés, des mets préparés avec soin, parfois même un agneau, offert sur un autel de pierres amoncelées. Ces gestes, sa mère les tenait de sa propre mère, et ainsi de suite, depuis des générations. Mais aujourd’hui, tout cela appartenait au passé. Esdras avait démantelé de ses propres mains l’autel familial. Il en avait dispersé les pierres dans le torrent en crue du printemps.

— Nous n’adorerons plus comme les nations, avait-il expliqué à Éliane, la voix grave mais douce. L’Éternel nous a donné une terre, et Il nous donnera aussi un lieu unique pour Le servir. Un seul lieu, pour tout son peuple.

Elle se rappelait son trouble, ce jour-là. Adorer ailleurs ? Loin des collines où leurs pères avaient invoqué le nom de leurs dieux ? Mais Moïse avait été clair, répétait Esdras. Il ne fallait rien laisser des anciens cultes. Les hauts lieux, les bosquets, les stèles — tout devait disparaître. Pas de compromis. Pas de mélange.

Ce matin-là, ils étaient en route pour Silo. C’était là, disait-on, que la Tente de la Rencontre avait été dressée. Là que les prêtres, descendants d’Aaron, officiaient. Là que la présence de Dieu reposait.

Le voyage dura trois jours. Ils marchaient avec d’autres familles de leur tribu. Le soir, autour du feu, on échangeait des récits. Un vieil homme, la barbe grisonnante, raconta comment son grand-père avait sacrifié un taureau près de Béthel, en remerciement pour une récolte abondante.

— C’était permis alors, murmura-t-il. Mais aujourd’hui, plus. Aujourd’hui, c’est à Silo qu’il faut porter la dîme, les sacrifices de communion, les prémices.

Éliane écoutait, le regard perdu dans les flammes. Elle pensait à leur vigne, là-bas, sur les coteaux d’Ephraïm. Aux grappes dorées qu’ils apporteraient bientôt, au blé qu’ils moudraient pour en faire des offrandes. Tout cela, il faudrait le transporter sur de longues distances. Pourquoi ? se demandait-elle. Pourquoi un seul lieu ?

Esdras, comme s’il devinait ses pensées, lui prit la main un soir alors que la lune montait, pâle et froide.

— Ce n’est pas une contrainte, ma fille. C’est une grâce. Un seul lieu, c’est un seul peuple. Nous ne serons plus dispersés dans nos cultes, unis seulement par le sang, mais rassemblés autour de Sa parole. Nous apprendrons à craindre l’Éternel, tous ensemble.

Elle hocha la tête, sans bien comprendre encore, mais confiante.

Quand ils arrivèrent en vue de Silo, ce fut comme un souffle qui traversait la foule. Des tentes par centaines, des fumées montant des autels, des chants portés par le vent. Et au centre, la Tente, majestueuse dans sa simplicité, drapée de pourpre et de lin fin.

Des prêtres en tuniques blanches circulaient, guidant les gens. On voyait des bœufs, des brebis, des colombes — tout ce que le peuple apportait en offrande. L’odeur de la viande rôtie se mêlait à celle de l’encens.

Esdras choisit un agneau sans défaut dans le petit troupeau qu’ils avaient conduit. Il le confia aux lévites. Éliane le regarda faire, émue malgré elle. Ce n’était plus son père seul qui offrait, comme sur la colline familiale. C’était tout Israël, à travers ses prêtres. C’était plus grand. Plus solennel.

Plus tard, ils mangèrent la viande du sacrifice, avec du pain sans levain et des herbes amères. Autour d’eux, des inconnus riaient, parlaient, partageant le même repas sacré. Des gens de Juda, de Siméon, de Nephtali. Tous unis, non par le clan, mais par l’alliance.

Assise sur un tapis de laine, Éliane sentit une paix étrange l’envahir. Elle repensa aux paroles de Moïse, que son père lui lisait le soir : « Vous ne ferez pas ainsi pour l’Éternel votre Dieu. Mais vous chercherez le lieu que l’Éternel votre Dieu choisira… c’est là que vous présenterez vos holocaustes, vos sacrifices, vos dîmes… »

Ce n’était pas une perte, finalement. C’était un recentrement. Une manière de dire : nous sommes un seul peuple, sous un seul Dieu.

Sur le chemin du retour, elle marchait plus légère. Elle savait que désormais, où qu’ils soient — dans leurs champs, leurs vignes, leurs maisons — ils porteraient leurs biens, leurs joies, leurs peines, vers ce lieu unique. Non par obligation, mais parce que c’était là que résidait le cœur de leur foi.

Et elle se prit à rêver du jour où, peut-être, elle y reviendrait avec ses propres enfants. Pour leur montrer que l’Éternel n’habite pas seulement les hauteurs ou les bosquets, mais qu’Il habite le rassemblement de son peuple.

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