Bible Sacrée

Le Retour de la Parole Vivante

La chaleur de ce premier jour du septième mois s’étirait sur Jérusalem comme une étoffe lourde et poussiéreuse. L’air sentait la pierre chaude, l’huile d’olive et la sueur des milliers de visages tournés vers la place qui s’étendait devant la porte des Eaux. Moi, Shélémia, j’étais là, appuyé sur mon bâton de figuier, les jointures douloureuses rappelant chaque année de l’exil. Soixante-dix ans. Soixante-dix hivers avaient glacé les os de notre peuple en terre étrangère. Et pourtant, ce matin-là, sous ce ciel d’un bleu implacable, nous étions debout. Debout devant une ville en reconstruction, debout devant notre histoire retrouvée.

La rumeur avait couru dès l’aube. Esdras, le scribe, allait apporter le livre. Pas n’importe quel livre. La loi de Moïse, celle que nous avions presque oubliée, celle dont les paroles s’étaient effacées dans nos mémoires comme des inscriptions sur une pierre trop longtemps exposée aux intempéries. Alors nous étions venus. Hommes, femmes, tous ceux qui pouvaient comprendre. Nous nous sommes pressés, silencieux, dans l’attente. Un silence inhabituel, presque palpable, troublé seulement par le frottement des sandales sur le gravier et le souffle court des enfants blottis contre les jupes de leurs mères.

Puis il est arrivé. Esdras. Il monta sur une estrade de bois, construite pour la circonstance, haute afin que tous puissent le voir. À ses côtés, des hommes se tenaient, des Lévites dont je connaissais les nples : Mathithia, Shéma, Anaia, Urie, Hilqia et Maaséia. Ils formaient comme une garde d’honneur autour de la Parole. Esdras tenait le rouleau entre ses mains. Du cuir usé, des fermoirs de bronze terni. Un objet presque modeste pour le poids qu’il portait.

Il défit les attaches. Le bruit sec du cuir qui se déroula sembla déchirer le silence. Et puis, il lut. Pas simplement à voix haute. Il *proclama*. Sa voix, claire et ferme, portait au-delà de la foule. Il lisait distinctement, et l’on sentait qu’il ne récitait pas, mais qu’il rendait audible la voix même de l’Alliance. Il commença par le commencement. « Au commencement, Dieu créa les cieux et la terre… » Les mots anciens, entendus dans l’enfance aux lèvres de mon grand-père, me revinrent comme une marée. Ils n’étaient plus des souvenirs, mais une présence.

Il lut pendant des heures. Le soleil monta, frappant de plein fouet l’estrade. La sueur perlait sur le front d’Esdras, mais sa voix ne faiblissait pas. Il lisait, et les Lévites, dispersés dans la foule, expliquaient la loi. Ils traduisaient, donnaient le sens, pour que le peuple comprenne ce qui était lu. C’était là la chose la plus bouleversante. Ce n’était pas une lecture morte, un rite figé. C’était une explication vivante. On nous faisait comprendre la raison de nos fêtes, la portée de nos interdits, la profondeur de nos obligations envers Dieu et envers le prochain.

Et alors, quelque chose se brisa en nous. Alors que les paroles de la Loi nous étaient rendues, dans toute leur clarté et leur exigence, nous avons pris conscience de notre éloignement. Pas seulement de l’éloignement géographique de l’exil, mais de l’éloignement du cœur. Nous avions négligé la Loi. Nous avions transigé. Nous avions oublié. Une vague de componction nous submergea. D’abord des sanglots étouffés, puis des pleurs ouverts. Des hommes robustes, qui avaient reconstruit les murailles sous la menace des sabres, baissaient la tête et pleuraient comme des enfants. Les femmes se cachaient le visage. Le son de notre repentir collective montait vers le ciel, un chant dissonant et douloureux.

C’est alors que Néhémie, le gouverneur, et Esdras le scribe, et les Lévites qui instruisaient le peuple, nous dirent : « Ce jour est consacré à l’Éternel, votre Dieu ; ne soyez pas dans le deuil et ne pleurez pas ! » Leurs voix nous parvenaient, calmes et fortes, au milieu de notre effondrement. « Allez, mangez des viandes grasses et buvez des liqueurs douces, et envoyez des portions à ceux qui n’ont rien de préparé, car ce jour est consacré à notre Seigneur ; ne vous affligez pas, car la joie de l’Éternel est votre force. »

La joie de l’Éternel est votre force. La phrase résonna en moi. Ce n’était pas un ordre de se taire, ni un déni de notre faute. C’était une redirection. La Loi n’était pas donnée pour nous écraser, mais pour nous guider vers la joie de vivre dans l’Alliance. Le pardon précèderait le retour. La reconnaissance de la faute ouvrait la porte à la fête.

Alors, la place changea d’atmosphère. Les larmes séchèrent sur les visages, remplacées par des sourires hésitants, puis par une allégresse contagieuse. Le peuple se dispersa pour aller festoyer. On partagea la nourriture, on ouvrit les outres de vin. Les rires des enfants qui couraient entre les groupes remplacèrent les pleurs. Nous qui avions jeûné dans la contrition, nous mangeâmes avec reconnaissance. Nous qui avions pleuré notre infidélité, nous goûtâmes la douceur de la grâce.

Ce soir-là, autour d’un feu, je regardai les flammes danser. Le goût du pain et de l’huile était encore dans ma bouche. Le son des psaumes, entonnés par quelques-uns au loin, flottait dans l’air nocturne. La Loi n’était plus un livre de pierre, un code distant. Elle était devenue une parole vivante, expliquée, comprise, et finalement, source d’une joie profonde et paisible. Nous étions rentrés à Jérusalem depuis quelque temps déjà, mais ce jour-là, devant la porte des Eaux, nous étions enfin, véritablement, rentrés chez nous.

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