Bible Sacrée

La Vision d’Ézéchiel au Kebar

La chaleur était lourde ce jour-là au bord du Kebar. Une chaleur qui collait à la peau, mêlée aux poussières soulevées par le vent sec venant du désert. Ézéchiel était assis à l’ombre d’un tamaris, les yeux perdus sur les eaux boueuses du fleuve. Autour de lui, les murmures des exilés de Juda résonnaient comme un chant funèbre. Il sentait leur désespoir, ce poids qui écrasait les épaules, ce silence entre les mots qui en disait long sur l’abandon. Lui-même portait ce deuil intérieur, cette confusion née de la déportation, de la ville sainte réduite à un souvenir lointain.

Soudain, sans prévenir, le ciel sembla se déchirer. Non pas par un éclair, mais par une présence qui modifiait l’air même. Une bourrasque venue de nulle part fit trembler les feuilles du tamaris, et une lumière, à la fois douce et écrasante, enveloppa l’espace. Ézéchiel sentit son souffle lui manquer. Ce n’était pas une vision de rêve, c’était trop réel, trop tangible. La gloire de l’Éternel, qu’il avait entrevue auparavant, se manifestait de nouveau, avec cette même intensité qui faisait ployer les genoux.

Une voix sortit de la lumière, une voix qui n’était pas un son, mais une conviction plantée directement dans son esprit. « Fils d’homme, debout. Mange ce que je te donne. » Devant lui, une main tendait un rouleau. Un rouleau de parchemin, couvert d’écritures des deux côtés. Des mots de deuil, de lamentation, de malheur. Ézéchiel le prit, les doigts tremblants. L’objet était froid, presque vivant sous sa paume.

« Ouvre ta bouche et mange-le, » ordonna la voix.

Il hésita un instant, son esprit se rebellant contre l’absurdité de l’acte. Puis, obéissant, il porta le rouleau à ses lèvres. À sa surprise, dès que le parchemin toucha sa langue, il fondit comme une figue mûre, et une douceur incroyable, celle du miel le plus pur, se répandit dans sa bouche. Pourtant, les mots qu’il avalait étaient amers dans leur signification : des jugements, des avertissements, des appels à la repentance. Cette contradiction le troubla profondément. La Parole de Dieu était douce à recevoir, mais lourde à porter.

Quand il eut fini, la voix reprit, plus insistante. « Fils d’homme, va vers la maison d’Israël, et dis-leur mes paroles. Ce n’est pas vers un peuple à la langue obscure que je t’envoie, mais vers les tiens. S’ils t’écoutent, tant mieux. Mais ils ne t’écouteront pas, car ils ont le front dur et le cœur obstiné. »

Ézéchiel sentit une résistance monter en lui. « Seigneur, ils ne me croiront pas. Ils sont comme des pierres. »

La réponse vint, ferme et claire. « Si je t’envoyais vers des étrangers, ils t’écouteraient peut-être. Mais Israël, lui, refusera, car son cœur est endurci. Pourtant, je rends ton front plus dur que le leur. Comme du diamant, plus dur que le silex. Ne les crains pas. »

Puis vint l’avertissement solennel, celui qui glaca le sang d’Ézéchiel. « Si je dis au méchant : « Tu mourras », et que tu ne l’avertis pas, son sang sera sur tes mains. Mais si tu l’avertis, et qu’il ne se détourne pas de sa méchanceté, il mourra dans son péché, mais toi, tu auras sauvé ton âme. »

Ces mots résonnèrent en lui comme un écho sans fin. Le poids de la responsabilité s’abattit sur ses épaules, plus lourd que la chaleur du jour. Il n’était plus un simple exilé ; il était devenu une sentinelle, un guetteur posté sur la muraille, obligé de crier l’alerte, qu’on l’écoute ou non.

Alors, l’Esprit le souleva. Une force invisible l’emporta, non comme dans un rêve, mais avec la brutalité d’un vent violent. Il sentit le sol se dérober sous ses pieds, les bruits du Kebar s’estomper, remplacés par un bourdonnement sourd. Quand il atterrit, ce fut dans un lieu familier, parmi les exilés, mais tout lui semblait différent. Les visages qu’il connaissait avaient maintenant une étrangeté menaçante.

Il resta là, assis, pendant sept jours, stupéfait, incapable de parler. Les mots qu’il avait mangés bouillonnaient en lui, mais sa langue était comme paralysée. Les autres devaient le trouver étrange, peut-être fou. Il les observait, ces hommes et ces femmes qui vaquaient à leurs occupations, indifférents au drame qui se jouait dans le ciel et dans le cœur de leur prophète.

Au bout de sept jours, la parole de l’Éternel lui vint à nouveau, brisant son mutisme. « Fils d’homme, je fais de toi un guetteur pour la maison d’Israël. Écoute ma parole, et avertis-les de ma part. »

Alors, Ézéchiel se leva. Sa voix, d’abord hésitante, puis plus ferme, commença à proclamer les avertissements. Les gens le regardaient, certains avec curiosité, d’autres avec moquerie. Personne ne semblait vraiment entendre. C’était comme crier dans le désert. Mais il continua, jour après jour, porté par cette certitude : il devait parler, même si personne n’écoutait. La douceur du rouleau lui rappelait que la Parole était vie, et le poids du message, que son obéissance était son seul refuge.

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