Bible Sacrée

Le Pain de Vie sur le Lac

Le jour s’était levé pâle sur les rives du lac, avec cette lumière laiteuse qui précède la chaleur. Une foule, encore une fois. Ils venaient de partout, des bourgades de la Galilée, des sentiers pierreux de la Décapole, certains même avaient traversé le Jourdain. Ils marchaient comme on suit un pressentiment, poussés par un besoin plus profond que la faim, mais la faim, elle, était bien là, tenace.

Jésus les regardait, ce peuple épuisé, échevelé, avec dans les yeux cette lueur qui ne mentait pas. Il avait parlé longtemps, debout sur une petite éminence, sa voix portant sans effort, comme portée par le vent lui-même. Les heures avaient passé. Le soleil maintenant pesait lourd.

Ses disciples s’agitèrent. Pierre parla le premier, la voix rauque : « Maître, cet endroit est désert, et l’heure est déjà avancée. Renvoie-les, qu’ils aillent dans les hameaux et les villages des environs s’acheter de quoi manger. »

Jésus se tourna vers lui, un infime pli au coin des lèvres. « Donnez-leur vous-mêmes à manger. »

Un silence. Puis des regards incrédules, des murmures étouffés. Philippe calcula vite : « Deux cents deniers de pain ne suffiraient pas pour que chacun en reçoive un morceau. »

André, toujours à fouiner, revint avec un gamin timide qui serrait contre lui un panier. « Il y a ici un enfant qui a cinq pains d’orge et deux poissons. Mais qu’est-ce que cela pour tant de monde ? »

Jésus ne répondit pas directement. Il ordonna de faire asseoir tout le monde sur l’herbe verte. Ils s’installèrent par groupes, comme des parterres de fleurs aux couleurs variées, bavardant, intrigués. L’attente était palpable.

Alors, il prit les pains, ces galettes modestes, et levant les yeux vers le ciel, il prononça la bénédiction. Ce ne fut pas un spectacle, pas de lumière éblouissante. Juste des mots simples, dits avec une autorité tranquille. Puis il rompit les pains et les donna aux disciples pour les distribuer. Il fit de même avec les poissons.

Et ce fut le miracle. Non pas un éclat, mais une continuité. Les mains des disciples se tendaient, se remplissaient, se vidaient, et se remplissaient encore. Le pain ne manquait pas. Le poisson non plus. On distribuait, on servait, et dans les paniers, il restait toujours à prendre. Les gens mangeaient. Ils se passaient les morceaux, échangeant des regards étonnés. La faim s’apaisait, non dans la frénésie, mais dans une forme de gratitude éberluée. Un silence respectueux avait remplacé le brouhaha. Chaque bouchée était savourée.

Quand tous furent rassasiés, Jésus dit : « Rassemblez les morceaux qui restent, afin que rien ne se perde. »

Ils les ramassèrent, et ils remplirent douze paniers avec les morceaux des cinq pains d’orge qui restaient après que tous eurent mangé.

La foule, le ventre plein, commençait à murmurer. On entendait des « Prophète ! », des « C’est lui ! ». Une énergie nouvelle, électrique, parcourait les groupes. Ils voulaient le prendre, le faire roi. Jésus le perçut aussitôt. Il sentit le danger de ce triomphe humain, si éloigné du chemin qu’il devait suivre.

Sans un mot, il contraignit ses disciples à monter dans la barque et à le précéder sur l’autre rive, vers Bethsaïde, pendant qu’il renvoyait la foule. Il avait besoin de solitude. De prière.

La nuit tombait quand il gravit la colline à l’écart. En bas, la mer de Galilée commençait à se rider sous un vent frais. Il pria longtemps, face à l’obscurité naissante, tandis que ses disciples luttaient au milieu du lac.

La barque, elle, était battue par les vagues, le vent lui étant contraire. Ils ramaient, muscles tendus, mais n’avançaient guère. La peur montait avec la nuit. La quatrième veille de la nuit était presque passée quand ils virent une forme marcher sur la mer, s’approchant de la barque. Ils crurent à un fantôme, un esprit des eaux. Un cri d’effroi déchira le bruit du vent.

Mais une voix, calme, traversa la tempête : « Ayez confiance, c’est moi. N’ayez pas peur. »

Pierre, saisi d’un élan fou, s’écria : « Seigneur, si c’est toi, ordonne que j’aille vers toi sur les eaux. »

« Viens », dit simplement Jésus.

Pierre descendit de la barque et marcha sur les eaux pour aller vers Jésus. Il avançait, les yeux fixés sur son maître, incrédule de son propre corps qui ne coulait pas. Mais voyant la force du vent, il eut peur. Et comme il commençait à enfoncer, il s’écria : « Seigneur, sauve-moi ! »

Aussitôt, Jésus étendit la main, le saisit et lui dit : « Homme de peu de foi, pourquoi as-tu douté ? »

Quand ils furent montés dans la barque, le vent tomba. Les disciples, tremblants, épuisés, se prosternèrent devant lui en disant : « Vraiment, tu es Fils de Dieu. »

Le lendemain, de l’autre côté du lac, la foule qui était restée se rendit compte qu’il n’y avait eu qu’une seule barque. Ils prirent des embarcations et allèrent à sa recherche à Capharnaüm.

Lorsqu’ils l’eurent trouvé, Jésus, sans détour, leur dit : « En vérité, en vérité, je vous le dis, vous me cherchez, non parce que vous avez vu des signes, mais parce que vous avez mangé des pains et que vous avez été rassasiés. Travaillez, non pour la nourriture qui se perd, mais pour la nourriture qui demeure pour la vie éternelle, celle que le Fils de l’homme vous donnera. »

Ils lui demandèrent alors : « Que devons-nous faire pour accomplir les œuvres de Dieu ? »

Jésus leur répondit : « L’œuvre de Dieu, c’est que vous croyiez en celui qu’il a envoyé. »

Alors, ils lui dirent : « Quel signe fais-tu donc, afin que nous voyions et que nous te croyions ? Quelle œuvre accomplis-tu ? Nos pères ont mangé la manne dans le désert, selon ce qui est écrit : Il leur a donné le pain du ciel à manger. »

Jésus leur dit alors des paroles qui résonnèrent étrangement, lourdes de sens cachés : « En vérité, en vérité, je vous le dis, ce n’est pas Moïse qui vous a donné le pain du ciel ; mais c’est mon Père qui vous donne le vrai pain du ciel. Car le pain de Dieu, c’est celui qui descend du ciel et qui donne la vie au monde. »

« Seigneur, donnons-nous toujours ce pain-là », dirent-ils, sans comprendre encore la profondeur de leur propre requête.

Jésus leur dit : « Moi, je suis le pain de vie. Celui qui vient à moi n’aura jamais faim, et celui qui croit en moi n’aura jamais soif. »

Il parlait, et ses mots étaient comme des pierres jetées dans l’eau calme de leurs certitudes, créant des cercles qui s’élargissaient à l’infini. Mais beaucoup entendirent cela et murmurèrent, trouvant ces paroles dures. Qui peut l’écouter ?

Jésus, connaissant leurs murmures, leur dit : « Cela vous scandalise ? Et si vous voyiez le Fils de l’homme monter là où il était auparavant ? C’est l’esprit qui vivifie ; la chair ne sert de rien. Les paroles que je vous ai dites sont esprit et vie. Mais il en est parmi vous qui ne croient pas. »

Car il savait dès le commencement qui étaient ceux qui ne croyaient pas et qui était celui qui le livrerait.

Et il ajouta : « C’est pourquoi je vous ai dit que nul ne peut venir à moi, si cela ne lui est donné par le Père. »

Dès ce moment, plusieurs de ses disciples se retirèrent, et ils n’allaient plus avec lui.

Il se tourna alors vers les Douze : « Et vous, ne voulez-vous pas aussi vous en aller ? »

Simon Pierre lui répondit, avec cette foi brute et entière qui le caractérisait : « Seigneur, à qui irions-nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle. Et nous, nous avons cru et nous avons connu que tu es le Saint de Dieu. »

Jésus les regarda, ces hommes simples, aux mains calleuses et au cœur parfois lent, mais qui, au-delà des miracles et du pain, avaient saisi l’essentiel. Il y avait dans ses yeux une lueur à la fois tendre et grave. Le chemin vers Jérusalem, lui, était déjà tracé.

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