Le soleil de midi tapait dur sur les toits de Jaffa, et Simon-Pierre, les mains encore marquées par les cordages du filet qu’il avait réparé le matin même, s’était retiré à l’ombre de la terrasse pour prier. La maison de Simon le tanneur sentait le cuir et le sel, une odeur âpre qui collait à la gorge. Il n’avait pas faim, mais l’hôtesse, une femme au visage ridé par le vent de la mer, avait insisté pour lui offrir du pain et des olives. Il les avait refusés avec douceur, le cœur trop plein d’une attente qu’il ne comprenait pas lui-même.
C’est alors que, dans cette torpeur de l’heure chaude, son esprit se mit à flotter. Ce ne fut pas un rêve, non, mais une vision si nette qu’il crut un instant avoir quitté la terre. Le ciel au-dessus de lui s’ouvrit, non pas avec fracas, mais comme un voile qu’on déchire en silence. Et du sein de cette déchirure descendit comme une grande nappe, tenue par ses quatre coins, qui se rapprochait lentement du sol. En elle grouillaient des bêtes de toute sorte, des reptiles et des oiseaux, des animaux purs et impurs, tout ce que la Loi interdisait de toucher, et encore plus.
Une voix retentit alors, une voix qu’il reconnut sans l’avoir jamais entendue ainsi : « Lève-toi, Pierre, tue et mange. »
Son estomac se serra. L’habitude séculaire de la obéissance aux préceptes le fit sursauter. « Non, Seigneur, jamais ! De ma vie je n’ai mangé rien de souillé ni d’impur. »
La voix reprit, et cette fois, il y perçut une nuance qui ressemblait à de la patience, une patience usée par les siècles : « Ce que Dieu a déclaré pur, toi, ne le déclare pas souillé. »
La scène se répéta trois fois, comme pour graver la leçon dans sa mémoire charnelle. Puis la nappe remonta, emportant avec elle tout ce bestiaire confus, et le ciel se referma. Pierre resta assis, les mains tremblantes, le front en sueur malgré la fraîcheur de l’ombre. Il méditait sur cette vision, cherchant le sens caché derrière ces bêtes et ces paroles, quand des pas résonnèrent dans la cour en contrebas.
Trois hommes, des étrangers à l’accent latin, se tenaient là, envoyés par un centurion de Césarée nommé Corneille. L’Esprit lui parla alors clairement, sans image cette fois, mais avec une certitude qui fit battre son cœur plus vite : « Voici trois hommes qui te cherchent. Ne tarde pas, descends et pars avec eux sans hésiter, car c’est moi qui les ai envoyés. »
Il les fit entrer, leur offrit l’hospitalité – un geste déjà lourd de sens – et, le lendemain, se mit en route avec eux, accompagné de quelques frères de Jaffa. Le chemin vers Césarée était poussiéreux, longeant la côte où la lumière dansait sur les vagues. Pierre marchait en silence, repassant dans son cœur la vision de la nappe. Peu à peu, la compréhension se fit en lui, non comme un éclair, mais comme l’aube qui chasse les ombres.
À Césarée, Corneille l’attendait, entouré de sa famille et de ses proches. Ce soldat romain, un homme pieux pourtant étranger aux alliances d’Israël, tomba à ses pieds. Pierre le releva vivement : « Lève-toi ! Moi aussi, je ne suis qu’un homme. »
Et là, dans cette maison d’un païen, Pierre prit la parole. Sa voix, d’abord hésitante, se fit plus ferme à mesure qu’il racontait Jésus de Nazareth, l’onction de l’Esprit, les œuvres de guérison, la mort sur la croix et la résurrection. Il parlait de pardon des péchés par son nom, à quiconque croit. Et tandis qu’il prononçait ces mots, une présence palpable envahit la pièce.
L’Esprit Saint tomba sur tous ceux qui écoutaient. Ce fut comme un vent doux et puissant à la fois. Les visages s’illuminèrent, des langues inconnues s’élevèrent, des louanges jaillirent de cœurs qui n’avaient pourtant pas connu la Loi. Les croyants juifs qui avaient accompagné Pierre en restèrent stupéfaits : ces païens recevaient le même don qu’eux, sans intermédiaire, sans rite, sans passage par la circoncision.
Pierre, le visage traversé d’une émotion profonde, regarda ses compagnons : « Quelqu’un peut-il refuser l’eau du baptême à ces gens qui ont reçu l’Esprit Saint tout comme nous ? » Personne n’objecta rien. Et là, dans la maison de Corneille, au milieu de soldats romains et de leurs familles, des païens furent baptisés au nom de Jésus-Christ.
Quand Pierre revint à Jérusalem, les murmures l’attendaient. Des frères, attachés aux traditions, lui firent des reproches : « Tu es entré chez des incirconcis, et tu as mangé avec eux ! »
Alors Pierre, calmement, sans hauteur mais avec une autorité nouvelle, leur raconta tout, depuis le début. La vision de la nappe, la voix, la venue des hommes, le voyage, la descente de l’Esprit sur la maison de Corneille. Il leur dit les paroles du Seigneur : « Jean a baptisé d’eau, mais vous, c’est dans l’Esprit Saint que vous serez baptisés. » Et il ajouta, la voix empreinte d’une gravité douce : « Si donc Dieu leur a accordé le même don qu’à nous qui avons cru au Seigneur Jésus-Christ, qui étais-je, moi, pour m’opposer à Dieu ? »
Un silence suivit ses paroles. Puis, peu à peu, les vises se détendirent. Les objections tombèrent. Et ils glorifièrent Dieu, disant : « Ainsi, même aux païens, Dieu a accordé la repentance qui mène à la vie. »
Ce jour-là, sans décret ni concile, simplement par le récit d’un homme qui avait obéi à une vision, l’Église apprit à respirer avec des poumons plus grands. Et la frontière entre le sacré et le profane, entre le pur et l’impur, commença à s’estomper, non par négligence, mais parce que l’Esprit avait soufflé où il avait voulu.




