Bible Sacrée

La Force de la Faiblesse

Le vent salé venant du port de Corinthe caressait les feuilles de parchemin étalées sur la table de bois brut. Julius, les avant-bras encore poussiéreux de son travail dans l’atelier de tissage, fixait les mots tracés d’une encre déjà pâlie. La lettre de Paul, lue et relue, lui brûlait l’esprit. « Nous, les forts, nous devons supporter les faiblesses de ceux qui ne sont pas forts, et ne pas nous complaire à nous-mêmes. »

Il repensa à la scène de la veille, dans la petite assemblée qui se réunissait chez Aquilas et Prisca. Marc, un jeune converti d’origine juive, s’était levé pour partager un psaume. Sa voix, hésitante, s’était brisée à plusieurs reprises. Dans un coin, quelques-uns des nouveaux venus, des Grecs de naissance noble, avaient échangé des sourires entendus. Julius, lui, avait senti une irritation sourde monter en lui. Non pas à cause de Marc, mais à cause de ces sourires. Ces hommes forts dans la foi, ou du moins dans leur assurance, semblaient déjà oublier d’où ils venaient.

Le lendemain, en rangeant des ballots d’étoffes, Julius tomba sur Marc, justement. Le jeune homme triait des laines avec une application méticuleuse, le front soucieux.
« La paix soit avec toi, Marc. »
Le jeune homme sursauta, puis un sourire timide éclaira son visage.
« Et avec toi, Julius. »
Un silence s’installa, chargé du bruit des métiers à tisser voisins.
« Ta lecture d’hier… » commença Julius.
Marc baissa la tête. « Je sais. J’ai bégayé. Je n’ai pas la facilité de parole de Lucos ou de Démétrios. »
Julius sentit les mots de Paul lui revenir en écho : *Que chacun de nous complaise au prochain pour le bien, en vue de l’édification.* Il ne s’agissait pas de supporter Marc comme un fardeau, mais de trouver sa joie à l’aider à grandir.
« Ce n’est pas la fluidité qui importe, Marc, c’est le cœur qui prie. Tu as choisi un psaume de David, un cri de l’âme. Peut-être que la prochaine fois, tu pourrais nous parler de ce que ces mots signifient pour toi. Pas seulement les lire. »

Le visage de Marc s’éclaira d’une lueur nouvelle. Ils parlèrent longtemps, au milieu des odeurs de laine et de teinture. Julius lui raconta ses propres débuts, sa propre peur de mal dire, de ne pas être à la hauteur de ce message si grand. Il se souvint de sa première prière publique, un véritable massacre, dont il était sorti couvert de honte. Mais un frère plus âgé, un certain Nathan, lui avait alors posé une main sur l’épaule et avait simplement dit : « Le Christ t’a accueilli. À ton tour d’accueillir ta propre faiblesse. »

Le soir même, lors de la réunion, quelque chose avait changé. Quand vint le temps des partages, Marc se leva de nouveau. Sa voix était toujours tremblante, mais il leva les yeux et parla. Il parla de sa lutte pour croire que les promesses de Dieu étaient aussi pour lui, un homme sans éloquence. Il partagea comment la simple lecture du psaume, maladroite, l’avait apaisé la nuit précédente. Il n’y eut plus de sourires moqueurs. Les visages étaient graves, attentifs. Lucos, le Grec au verbe facile, se leva ensuite. Au lieu de délivrer un discours brillant, il dit simplement : « Je rends grâce à Dieu pour le témoignage de Marc. Il m’a rappelé que la foi n’est pas une performance, mais un accueil. »

Julius, assis sur un simple tabouret, regardait la scène. La pièce était humble, éclairée par quelques lampes à huile dont la fumée légère montait vers le plafond de bois. Les ombres dansaient sur les murs, épousant les formes des hommes et des femmes rassemblés là, Juifs et Grecs, esclaves et hommes libres. Et pour la première fois, il vit non pas un groupe disparate, mais un seul corps. Les « forts » n’écrasaient plus les « faibles » de leur supériorité supposée. Les « faibles » n’inspiraient plus aux « forts » une pitié condescendante. Ils se soutenaient mutuellement, se portaient les uns les autres, comme les membres d’un même corps portent la fatigue ou la faiblesse d’un autre membre.

Plus tard dans la semaine, en relisant la suite de la lettre, les mots de Paul sur le Christ « serviteur des circoncis » et sur les nations qui glorifient Dieu pour sa miséricorde prirent une saveur nouvelle. Ce n’était pas une théorie. C’était ce qui se vivait ici, dans cette maison de Corinthe. L’espérance dont Paul parlait n’était pas un concept vague, mais la force qui avait poussé Marc à se relever, et Lucos à s’humilier.

Un soir, alors qu’ils partageaient un repas fraternel – du pain, un peu de fromage, des olives –, une querelle éclata à propos d’une viande achetée au marché, peut-être sacrifiée aux idoles. Les discussions s’envenimaient, les vieux réflexes resurgissaient. Julius, fatigué, sentit l’agacement le gagner. Il allait élever la voix pour imposer la raison, quand il vit Marc se lever. D’une voix calme, sans trace de bégaiement cette fois, il dit : « Frères, le Christ n’est-Il pas mort pour celui qui pense différemment ? Si mon frère mange avec foi, rendons grâces. Si mon frère s’abstient par conscience, respectons-le. Car le royaume de Dieu n’est pas une question de nourriture ou de boisson, il est justice, paix et joie dans l’Esprit Saint. »

Un silence de stupéfaction, puis d’apaisement, tomba sur l’assemblée. Julius ferma les yeux. Il était rempli d’une joie étrange, profonde. C’était cela. Ce n’était pas lui, Julius, le fort qui instruisait le faible Marc. C’était le Christ, à travers la faiblesse de Marc, qui enseignait à tous, y compris à Julius, la véritable force : celle qui sert, qui accueille, qui espère contre toute espérance.

En rentrant chez lui, la nuit était claire, parsemée d’étoiles. Les mots de la fin de la lettre lui revinrent, comme une prière murmurée par la brise marine : « Que le Dieu de l’espérance vous remplisse de toute joie et paix dans la foi, pour que vous abondiez en espérance par la puissance du Saint-Esprit. » L’espérance n’était plus un mot. C’était le visage de Marc, transformé. C’était le son d’une communauté qui, dans ses heurts et ses grâces, apprenait à être un seul homme nouveau. Et Julius, l’ouvrier tisserand, se sentit infiniment petit, et pourtant pleinement à sa place dans ce dessein plus vaste que lui, tissé par une main bien plus habile que la sienne.

LEAVE A RESPONSE

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *