Bible Sacrée

La Confrontation d’Antioche

La chaleur d’Antioche, en cet après-midi, était lourde et douce, saturée des senteurs de l’huile d’olive, du pain cuit dans les fours de terre et des effluves des étals du marché. Sous le portique de la cour où nous nous réunissions, l’ombre était tiède, parcourue de filets de lumière dorée. Nous étions là, quelques-uns des frères de Judée et ceux de Syrie, mêlés depuis quelques jours dans une douce fraternité. Pierre, que nous appelions Képhas, parlait avec cette autorité tranquille qu’il tenait des années passées aux côtés du Seigneur. Il rompait le pain, souriait, écoutait les récits de chacun. Nous mangions ensemble, Juifs et Grecs, assis sur les mêmes nattes, partageant les mêmes plats. C’était une grâce palpable, une nouveauté qui sentait le printemps du Royaume.

Je me souviens de ce moment précis où tout a basculé. Ce n’était pas un orage, non, rien de si théâtral. Juste un frémissement, un changement dans la qualité de l’air. Des hommes étaient arrivés de Jérusalem, envoyés par Jacques. Leur allure était différente : des vêtements plus stricts, des regards qui scrutaient, pesaient, jaugeaient. Ils ne dirent rien d’abord. Ils saluèrent Pierre avec déférence. Mais on sentit, presque physiquement, la tension monter dans ses épaules. Son visage, si ouvert quelques instants plus tôt, se fit plus réservé.

Le repas du soir qui suivit leur arrivée fut étrange. Pierre, qui avait partagé la table des non-Juifs sans aucune gêne les jours précédents, se mit à distance. Subtilement d’abord. Il ne refusa pas de s’asseoir, mais son corps était tourné autrement. Il évitait le plat commun où les Grecs puisaient librement. Puis, peu à peu, il se leva, prétextant une discussion avec les nouveaux venus. Barnabas, toujours si prompt à l’unité, le suivit des yeux, puis, avec un regret visible, imita son mouvement. Un froid s’installa. Les frères d’origine grecque, d’abord perplexes, se turent. Leurs sourires s’effacèrent. On n’entendit plus que le bruit des mouches et les éclats de voix lointaines du marché.

C’est alors que Paul arriva.

Il n’avait pas assisté au repas. Il venait de la ville, peut-être d’une discussion avec des philosophes ou des artisans. Quand il pénétra dans la cour, il s’arrêta net. Son regard balaya la scène : d’un côté, Pierre, Barnabas et les hommes de Jacques, formant un groupe distinct ; de l’autre, les Grecs, silencieux, le pain à moitié mangé. La table était devenue une frontière.

Je n’oublierai jamais le visage de Paul à cet instant. Ce n’était pas de la colère, pas encore. C’était une douleur profonde, une sorte de consternation foudroyée. Il ne cria pas. Sa voix, quand elle sortit, était basse, mais elle portait dans le silence.

« Képhas. »

Pierre se retourna. Je vis dans ses yeux une lutte rapide, de l’embarras, une pointe de peur.

« Toi qui es Juif, dit Paul, tu vis à la manière des Grecs, et non à la manière des Juifs. Comment se fait-il que maintenant tu obliges les païens à se comporter comme des Juifs ? »

La question tomba comme une pierre dans un puits. Personne ne bougea. Paul s’avança, et son discours, maintenant, n’était plus pour Pierre seul, mais pour tous ceux qui, par leur silence ou leur retrait, avaient trahi la vérité de l’Évangile.

« Nous sommes, nous, Juifs de naissance, dit-il, et non pas de ces pécheurs venus des nations. Mais nous avons cru dans le Christ Jésus afin d’être justifiés par la foi du Christ, et non par les œuvres de la loi. Car par les œuvres de la loi, aucune chair ne sera justifiée. »

Il parlait avec une force contenue, chaque mot ciselé par une conviction née sur le chemin de Damas. Il rappela comment Pierre, autrefois, avait reçu la révélation que Dieu ne faisait pas acception des personnes. Il lui rappela sa propre liberté passée, cette communion qui avait été une joie pour tous.

« Si, en cherchant à être justifié dans le Christ, nous nous trouvons nous-mêmes être des pécheurs, le Christ serait-il alors au service du péché ? Absolument pas ! »

Je regardais Pierre. Son visage était pâle. Il ne cherchait plus à se justifier. Les paroles de Paul frappaient juste, non comme des reproches, mais comme un rappel à l’ordre de l’Évangile même. Paul poursuivit, expliquant que par la loi, il était mort à la loi afin de vivre pour Dieu. Ce n’était plus lui qui vivait, mais le Christ en lui.

« Je ne rejette pas la grâce de Dieu, dit-il enfin, la voix chargée d’une émotion rare. Car si la justice s’obtient par la loi, alors le Christ est mort pour rien. »

Un long silence suivit. La lumière du soir allongeait les ombres. Pierre baissa la tête. On aurait dit qu’un poids immense lui était ôté des épaules. Il ne dit rien, mais il se leva, lentement, et traversa la cour. Il alla s’asseoir de nouveau parmi les frères grecs. Il prit un morceau de pain dans le plat commun, le rompit, et le tendit à son voisin.

Ce ne fut pas un moment dramatique. Juste un geste simple. Mais dans ce geste, toute la vérité de l’Évangile était contenue. Barnabas, après une hésitation, le suivit. Les hommes de Jacques restèrent un instant interdits, puis, sans un mot, se retirèrent.

La communion n’était plus la même, bien sûr. Une cicatrice était là. Mais la vérité, blessante et salvatrice, avait été dite. Et dans le crépuscule qui tombait sur Antioche, autour du pain partagé, l’Église respirait de nouveau.

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