Le jour se leva sur Jérusalem, un jour pâle et froid qui sentait la poussière et la vieille pierre. Dans la chambre royale, Josias, éveillé depuis longtemps, regardait par l’étroite fenêtre les toits de la ville s’éclairer peu à peu. Il n’y avait pas de paix en lui ce matin-là, seulement cette conviction tenace, brûlante, qui le dévorait depuis la découverte du livre. Les paroles du rouleau trouvé dans les fondations du Temple résonnaient encore dans ses oreilles, comme un tocsin. La colère de l’Éternel était une chose tangible, presque une odeur de fumée étrangère qui imprégnait le royaume.
Il convoqua les anciens, sa voix plus grave que ses trente ans. Le rassemblement se fit non dans la salle du trône, mais dans la cour du Temple, sur les dalles usées par les pas de générations infidèles. Le livre fut lu à haute voix, et la parole tomba comme une hache. Il y eut un silence, puis un murmure, puis un serment, collectif et tremblant. Josias, debout, semblait taillé dans le même granit que les colonnes.
Ce qui suivit ne fut pas une simple réforme, mais une fièvre. Une purge. Josias parcourut la ville, suivi de prêtres au visage grave et de soldats aux mains calleuses. Ils commencèrent par le Temple lui-même, ce cœur supposé pur. Et quelle pourriture ils y trouvèrent ! Dans les salles sombres, des objets hétéroclites et obscènes s’étaient accumulés comme des scories. Les vases dédiés à Baal furent traînés à la lumière, des choses de métal tordu et de bois peint, grotesques sous le soleil de Dieu. On les porta en cortège hors des murs, vers la vallée du Cédron. Le feu qui les consuma sentit le rance et la résine étrangère.
Puis ce furent les prêtres idolâtres, ces hommes aux titres oubliés qui avaient entretenu les feux sur les hauts lieux. Josias les destitua d’un geste sec. Leurs autels de brique et de pierre, construits dans les recoins de la ville, jusque dans les quartiers où séchaient le linge et jouaient les enfants, furent brisés à coups de masse. La poussière blanche de la chaux se mêla à l’air. On abattit les ashérahs, ces poteaux sacrés plantés près des sources, leurs bois grisés par les intempéries craquant avec un bruit d’os. On les brûla aussi, et la fumée monta, épaisse et noire, dessinant dans le ciel des signes incompréhensibles.
Le roi ne s’arrêta pas aux portes de Jérusalem. Son zèle était une tempête qui balayait le royaume de Juda tout entier. Il descendit vers le sud, vers les villes de la Shéphélah. À Béthel, où l’autel de Jéroboam dressait sa masse depuis des siècles, il donna l’ordre de le détruire. Les pierres, autrefois ointes d’huile sacrilège, furent réduites en poudre. Sur cet emplacement souillé, il aperçut des tombes. Par curiosité, ou peut-être par un souci d’ultime purification, il fit ouvrir l’une d’elles. On y trouva des ossements. L’idée lui vint alors, implacable et terrible dans sa logique. Il ordonna que l’on sorte les os des sépultures voisines et qu’on les brûle sur l’autel même qu’il venait de profaner. Ainsi la parole du vieux prophète, prononcée des âges auparavant, trouva son accomplissement absurde et parfait : l’autel servirait finalement à consumer des ossements humains. C’était une justice ironique et sombre qui fit frissonner même les plus endurcis de ses hommes.
Partout où il passait, il souillait les hauts lieux. Il fit éteindre le Topheth, dans la vallée de Ben-Hinnom, où certains, dans des temps de détresse, avaient cru devoir faire passer leur enfant par le feu pour Molek. Le lieu était sinistre, un creux dans la roche où l’écho devait renvoyer des cris. On le rembla avec de la terre et des gravats, pour qu’on n’en retrouvât même plus l’emplacement.
Son cheval le mena ensuite vers le nord, dans l’ancien royaume d’Israël, désormais province assyrienne, mais dont les villes gardaient les stigmates de l’idolâtrie. À Samarie, sur les collines, il découvrit des autels que les rois d’Israël avaient érigés pour provoquer l’Éternel. Il les brisa méthodiquement. Il abattit les statues, fracassa les stèles, réduisit en miettes les images taillées. Il ne restait plus, là où avaient lieu des cultes frénétiques, que des tas de pierres informes, semblables à des tombes anonymes.
Puis il revint à Jérusalem, las, couvert de la poussière de toutes les routes du pays. Le travail était fait. Ou presque. Il ordonna un dernier acte. La Pâque. On n’en avait pas célébré de telle depuis les jours des Juges, disaient les scribes en compulsant leurs archives. Ce fut une fête immense, solennelle, étrangement silencieuse par moments. On égorgea les agneaux selon le rite prescrit, le sang coula dans des bassins d’argent. La viande rôtit sur le feu. Le peuple mangea des pains sans levain et des herbes amères. Mais dans les yeux de beaucoup, il y avait plus de perplexité que de joie. C’était comme si on avait réveillé un souvenir si ancien qu’il en était devenu étranger.
Josias regardait la foule, du haut des parvis. Le Temple autour de lui était nettoyé, purgé, silencieux. L’air ne sentait plus l’encens mêlé, mais le propre parfum de l’offrande de farine et de la chair rôtie. Un vent frais soufflait de la montagne. Pour la première fois depuis longtemps, peut-être, la ville était en ordre. Et pourtant, une tristesse immense l’étreignit. Il avait obéi à la lettre du livre. Il avait tout balayé. Mais le livre disait aussi autre chose. Il parlait d’un courroux qui ne s’apaiserait pas, d’une coupe qui devait être bue. En nettoyant la maison, il n’avait fait que révéler la solidité de ses murs, et la fragilité de tout ce qu’elle abritait.
Le soir tomba sur la Pâque. Les feux s’éteignirent un à un. Le roi rentra dans son palais. La paix qu’il espérait ne vint pas. Seulement le silence, immense, après la tempête. Et la certitude que certaines ruines, celles qui sont dans les cœurs, ne se relèvent pas avec des mains d’hommes.




