Le vieil homme était assis sur une pierre chaude, à l’ombre maigre d’un rocher. Le vent du désert, porteur de poussière et de souvenirs amers, faisait danser devant lui des tourbillons de sable fin. Au loin, vers les montagnes de roche noire, des feux brûlaient, jour et nuit. De là lui parvenait, par bourrasques, le bruit lointain du fer heurtant la pierre, un son métallique et obstiné qui scandaient les jours de sa descente aux enfers.
Il regardait cette activité, ces hommes-fourmis qui entaillaient la flanc des collines. Il les imaginait, là-bas, descendant dans les entrailles de la terre avec des cordes qui balançaient dans le vide. Ils creusaient des galeries où le soleil n’avait jamais pénétré, éclairant leur chemin de lampes fumeuses dont la lueur devait danser sur la sueur et la roche humide. Ils défiaient les ténèbres primordiales. Ils suspendaient leur vie à des fibres tressées pour aller arracher, des profondeurs qui ignoraient le nom du vent, des trésors.
Le vieil homme, Job, connaissait ces histoires. On lui avait raconté comment ils fouillaient les sources cachées des rivières souterraines, comment ils descendaient si bas que la pierre elle-même semblait crier sous la pression du monde. Et de là, ils remontaient l’or en pépites ternes, le fer brut, les pierres précieuses qui ne révèlent leur feu que sous la lumière du jour. L’homme était un être étrange, pensait-il. Capable de tant d’ingéniosité pour percer les secrets les mieux gardés de la création, pour traquer la richesse jusque dans le ventre du chaos minéral.
Un sourire amer étira ses lèvres crevassées. Lui aussi avait creusé. Il avait creusé dans sa propre vie, dans sa prospérité passée, dans ses certitudes, et n’en avait ramené que poussière et cendre. Il avait exploré les galeries de sa douleur et n’y avait trouvé aucune réponse brillante, seulement le silence compact de l’injustice.
Son esprit, comme ses yeux, errait. Il voyait, par-delà les montagnes noires, d’autres hommes. Ceux qui domptaient les fleuves furieux, détournant leur cours pour laver la boue et isoler l’or pur. Ils changeaient le lit des rivières, ces veines bleues de la terre, pour leur propre dessein. Rien ne leur résistait. La pierre la plus dure, ils la brisaient. L’abîme le plus profond, ils l’exploraient. Ils faisaient parler les ténèbres et chanter le métal.
Mais alors, une question monta en lui, plus lourde que le rocher sur lequel il était assis. Une question qui n’était pas dans la roche, pas dans le filon d’argent, pas dans le saphir étincelant.
*Et la Sagesse, d’où vient-elle ?*
Le mot résonna dans son crâne, clair et froid comme l’eau d’une source secrète. L’or a une origine, on peut en tracer la veine mère. Le saphir a une demeure, une roche-hôte qui le protège. Mais la Sagesse… Où l’homme creuse-t-il pour la trouver ? Quel est son prix sur le marché ? A quel comptoir la pèse-t-on ?
Il regarda ses mains vides. Il avait tout pesé, tout mesuré dans sa vie précédente. Ses brebis, ses chameaux, la loyauté de ses serviteurs, l’amour de ses enfants. Tout avait une valeur, un lieu, un poids. Mais la compréhension du pourquoi des choses, la raison secrète qui tient l’univers et une vie humaine dans sa paume… cela n’avait pas de tarif.
Les mineurs, là-bas, ramenaient des choses cachées à la lumière. Mais la lumière même de l’intelligence, celle qui discerne le bien du mal, le sens du non-sens, la justice du chaos… cette lumière-là, elle était d’une autre nature. On ne pouvait pas la troquer contre de l’or d’Ophir. Toutes les richesses de son passé, entassées, n’auraient pas suffi à en acheter un grain.
Un vertige le prit, non celui des profondeurs minières, mais celui de l’esprit face à l’infini. Les abîmes de la terre ont un fond, même s’il est inaccessible. Les mers ont un rivage, même lointain. Mais la Sagesse ? Son origine était murée, plus secrète que la veine la plus profonde. La Mort et la Perdition, ces royaumes de l’absence, en avaient seulement entendu le *bruit*, comme un écho lointain et incompréhensible. Elles ne possédaient pas son secret.
Alors, dans la solitude brûlante du désert, une vérité se fit jour en lui, lente et solennelle comme le mouvement des constellations au-dessus de sa tête.
Dieu seul en connaît le chemin.
La phrase s’imposa, non comme une révélation éclatante, mais comme une évidence accablante et apaisante à la fois. Lui, le Créateur, qui a pesé les vents dans sa balance, qui a donné sa mesure aux pluies du déluge et tracé un chemin pour l’éclair qui déchire le ciel… Lui seul a parcouru l’univers de part en part, en a sondé chaque mystère, chaque fondation. Et en contemplant cette création, dans son effrayante complexité et sa terrible beauté, Il en a saisi le principe, la loi intérieure, le sens profond.
Et ce principe, cette Sagesse, Il l’a énoncé pour l’homme. Non pas comme un trésor à dérober, mais comme une parole à recevoir. Une parole simple et redoutable : *« Voici, craindre le Seigneur, c’est là la sagesse ; et s’éloigner du mal, c’est l’intelligence. »*
Les bruits de pioches au loin s’estompèrent. Le vent sembla retenir son souffle. Dans le cœur ravagé de Job, ces mots tombèrent non comme une pierre, mais comme une graine dans une terre labourée par la souffrance. Ce n’était pas une explication à ses maux. C’était quelque chose de plus grand. C’était un point de départ.
La vraie mine n’était pas dans la montagne. La vraie perle n’était pas au fond des mers. Elle était dans cette posture du cœur : la crainte révérentielle devant Celui dont le dessein dépasse les galeries de l’entendement humain, et le choix, jour après jour, de se détourner du mal. Là était le commencement. Le seul commencement possible.
Le soleil commençait à décliner, teintant les montagnes noires de pourpre. Job se leva, les membres raides. La même douleur le traversait, le même deuil le tenaillait. Mais la question qui le rongeait avait changé de nature. Elle n’était plus un « pourquoi ? » lancé comme un défi dans le vide. Elle devenait un « comment ? » murmuré dans le silence d’un cœur qui commence, enfin, à chercher non plus la richesse ou la justification, mais cette sagesse insaisissable dont il venait d’entrevoir l’ombre du chemin.
Et ce chemin, il le savait désormais, ne descendait pas dans les entrailles de la terre. Il montait, peut-être, vers un lieu où l’esprit, dans l’humilité et la crainte, pouvait espérer recevoir un peu de lumière. Juste un peu. Assez pour tenir, dans le désert.




