Bible Sacrée

La Main dans l’Argile

Je m’appelle Nahor. Je suis potier à Jérusalem, et mes mains connaissent l’argile comme mon cœur connaît l’angoisse. L’année où le roi Ézéchias tomba malade, l’ombre de l’Assyrie s’allongea jusqu’à nos portes. On parlait de Sennachérib, de ses armées inombrables comme les sauterelles du désert, et une peur sourde s’installait dans les venelles de la ville, une peur qui collait à la peau, plus tenace que la poussière d’août.

Ce matin-là, le marché bourdonnait d’une agitation fiévreuse. Près de la porte des Poissons, un forgeron de Hébron vantait la solidité de ses lames, sa voix rauque couvrant à peine le grincement des roues des charrettes. Un peu plus loin, des marchands phéniciens étalaient des étoffes de pourpre, mais leurs yeux, trop vifs, scrutaient les remparts. On achetait, on vendait, mais chaque transaction sentait la fuite. Moi, je regardais mes pots, simples, utilitaires. À quoi bon des cruches pour l’eau quand l’ennemi peut assiéger les citernes ?

C’est alors qu’il est arrivé. Pas avec des trompettes, ni vêtu de lin fin. Un homme d’un certain âge, la barbe grisonnante, les vêtements poussiéreux du voyage. Il avait cette étrange sérénité des gens qui habitent un lieu intérieur, loin du tumulte. Il se posta près du vieux puits, là où les femmes venaient puiser les ragots avec l’eau. Il ne cria pas. Il parla. Et sa voix, calme et pourtant portée comme par un vent particulier, fit peu à peu taire les clameurs du marché.

« Vous, les îles, faites silence devant moi. Que les peuples renouvellent leur force. Qu’ils approchent, qu’ils plaident leur cause, dit-il. Mettons-nous ensemble en jugement. »

Des gens ricanaient. Un îlot ? Nous étions Jérusalem, la montagne de Sion ! Mais l’homme fixait son regard au-delà des murs, vers l’horizon brûlant, comme s’il s’adressait à des royaumes lointains et à leurs idoles muettes.

« Qui a suscité de l’orient un homme que la justice appelle à sa suite ? Qui lui livre les nations et lui assujettit les rois ? Qui réduit son épée en poussière, son arc en chaume emporté par le vent ? »

Nous nous regardions, perplexes. On chuchotait : « Parle-t-il de Cyrus, le Perse ? Ces rumeurs venant du nord-est ? » Mais l’homme, lui, ne nommait personne. Il décrivait un mouvement de l’histoire, une avancée irrésistible, comme si les événements eux-mêmes obéissaient à un ordre invisible. Et soudain, sa voix changea. Elle devint directe, intime, pénétrante, comme s’il s’adressait à chaque cœur battant dans la foule.

« Mais toi, Israël, mon serviteur, toi Jacob que j’ai choisi, race d’Abraham mon ami… Ne crains pas, car je suis avec toi. Ne promène pas des regards effarés, car je suis ton Dieu. Je te fortifie, je viens à ton secours, je te soutiens de ma droite triomphante. »

Ces mots tombèrent dans un silence absolu. *Mon ami*. L’entendions-nous bien ? Le Dieu Très-Haut, le Saint d’Israël, appelait Abraham son ami ? Et nous, frémissants de peur comme des feuilles sous le vent du nord, il nous appelait son serviteur. Ce n’était pas un titre de gloire, mais d’appartenance. Une certitude.

L’homme continua, et ses phrases n’étaient plus des promesses vagues, mais des images taillées dans le réel, des images que nous, artisans et paysans, pouvions saisir.

« Voici, ils seront honteux et confus, tous ceux qui sont irrités contre toi ; ils seront réduits à rien, ils périront, ceux qui contestent avec toi. Tu les chercheras, et ne les trouveras plus, ces hommes qui te guerroyaient ; ils seront réduits à rien, à néant, ces hommes qui te faisaient la guerre. »

Je regardai mes mains, encore marquées par les traces d’argile. Je pensai à la colère froide de l’Assyrien, à ses lettres pleines de menaces. Et cette voix disait que tout cela deviendrait… néant. Comme un vase brisé, réduit en tessons sans nom.

Puis vint la partie qui me perça le cœur. L’homme parlait maintenant comme Dieu lui-même, s’adressant à son peuple avec une tendresse de père et la force d’un créateur.

« Car moi, je suis l’Éternel, ton Dieu, qui tiens ta main droite, qui te dis : « Ne crains point, c’est moi qui viens à ton secours. » »

Je fermai les yeux. Je sentis, littéralement, une main se refermer sur la mienne. Une main chaude, ferme, callossée par l’œuvre de la création. La peur qui m’habitait depuis des semaines, cette eau glaciale dans mes entrailles, commença à se retirer. Ce n’était pas que la menace avait disparu. Sennachérib était toujours là-bas, quelque part. Mais sa présence était soudain reléguée à l’arrière-plan, comme un bruit lointain. Au premier plan, il y avait cette main.

Le prophète – car c’en était un, sans aucun doute – poursuivit avec des images qui transformaient notre détresse en paysage d’espérance.

« Je ferai du désert un étang, et de la terre aride des sources d’eau. Je mettrai dans le désert le cèdre, l’acacia, le myrte et l’olivier ; je placerai dans la steppe le cyprès, le pin et le buis ensemble. »

J’entendais les mots, et je voyais. Je voyais les collines pelées autour de Jérusalem, brûlées par le soleil, reverdir. Je sentais l’odeur de la résine du pin et de l’humide de la terre après la pluie. Ce n’était pas une fuite poétique. C’était une affirmation : le Créateur des cèdres du Liban et des sources du Jourdain était le même qui tenait ma main. Et son projet pour nous n’était pas la ruine, mais une floraison improbable.

Le discours s’acheva sur une note de défi, une question lancée aux idoles des nations, à ces statues de bois et de métal que certains, dans leur terreur, commençaient peut-être à envisager d’invoquer.

« Qu’on les amène, qu’ils nous apprennent ce qui doit arriver ! Qu’ils nous disent les choses anciennes… Faites-le, pour que nous considérions, et que nous connaissions leur issue ! Ou bien, annoncez-nous les choses à venir. Dites ce qui viendra plus tard, et nous saurons que vous êtes des dieux. »

Un sourire presque triste effleura ses lèvres. Le silence qui suivit était lourd de la réponse. Les idoles sont muettes. Elles ne tiennent aucune main. Elles ne voient ni le passé ni l’avenir. Elles sont l’œuvre d’un artisan terrifié, comme moi, mais sans l’Esprit pour animer l’argile.

« Voici, vous n’êtes rien, conclut-il d’une voix redevenue basse, mais qui résonna longtemps. Votre œuvre est néant ; une abomination, c’est celui qui vous choisit. »

Puis il se fondit dans la foule, disparut comme il était venu. Le bruit du marché revint, mais changé. Il n’avait plus le même timbre de panique. Les discussions reprirent, mais elles portaient sur la solidité des murailles, sur les réserves de grain. L’action avait repris ses droits, mais l’angoisse avait cédé la place à une résolution grave.

Je retournai à mon atelier. La masse d’argile grise sur le tour me parut différente. Ce n’était plus une matière inerte et résignée. Elle était pleine de possibilités. Sous mes mains, guidées par un souvenir de force, elle pourrait prendre forme, contenir, servir. La menace assyrienne planait toujours, oui. Mais une autre vérité, plus profonde, plus ancienne que les empires et plus durable que l’airain, avait été redite ce jour-là près du puits. Une vérité sur un Dieu qui tient la main de son peuple, qui transforme les déserts en jardins, et devant qui les rois déchaînés ne sont, finalement, que poussière emportée par le vent. Je mis le tour en mouvement, les paumes humides, le cœur étrangement léger. L’attente, désormais, n’était plus vide. Elle était peuplée d’une promesse.

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