Bible Sacrée

La Vision de la Nuit de Sceva

Le froid de la nuit de Sceva, le onzième mois, pénétrait même l’épaisseur de ma tunique. Assis dans la cour de ma maison, les yeux levés vers le ciel criblé d’étoiles, je sentais le poids du silence. Ce n’était pas un silence paisible, mais un silence lourd, comme celui qui suit une longue dispute. Jérusalem autour de moi n’était plus qu’un spectre, ses murs éventrés rappelant sans cesse le jour où la fureur de Babylone s’était abattue sur nous. Soixante-dix ans. Soixante-dix années d’exil, de retour, et maintenant… ceci. Une ville en lambeaux, un Temple qui n’était encore qu’un souvenir et un tas de pierres noircies. L’enthousiasme du retour s’était évanoui, mangé par les difficultés, les mauvaises récoltes, les querelles. Où était la promesse ? Où était le Dieu de nos pères ?

C’est alors que la parole de l’Éternel me fut adressée. Non pas comme un tonnerre, mais comme une pression soudaine dans la poitrine, une certitude qui naissait dans les entrailles avant de monter à la conscience. Une voix qui n’était pas un son, mais une compréhension immédiate, brûlante.

« Revenez à moi, oracle de l’Éternel, et je reviendrai à vous. »

Les mots résonnèrent dans le vide de mon esprit. Ce n’était pas un reproche, pas encore. C’était une invitation, tendue par-dessus le gouffre de notre négligence. Une invitation murmurée dans la nuit froide. Et avec elle, le souvenir des prophètes, ces hommes de douleur et de feu qui nous avaient prévenus. « Vos pères, où sont-ils ? » demandait la voix. Et les prophètes, ont-ils vécu éternellement ? Leur message, pourtant, subsistait. Il nous rattrapait, ici, parmi les décombres. Ils avaient crié, et nos pères n’avaient pas écouté. Et nous avions hérité des ruines.

Je fermai les yeux, et le monde bascula.

Je ne vis pas l’ange arriver. Je devinai sa présence à un changement dans la qualité de l’air, un frémissement de l’obscurité. Il se tenait parmi les myrtes, là-bas, dans le fond de la vallée qui semblait s’être ouverte sous mes paupières closes. Les arbustes, d’un vert sombre et humide, bruissaient d’une vie secrète. Et derrière lui, se découpant sur un crépuscule perpétuel, se tenaient des cavaliers. Leurs montures étaient immobiles, mais l’énergie qu’elles dégageait était palpable, comme la tension avant l’orage.

Je distinguai un cheval roux, couleur de sang séché et de terre cuite. Un autre, brun, couleur de poussière et de labeur. Un blanc, d’une blancheur qui faisait mal aux yeux, et un alezan, tacheté, vif. Ils étaient là, en ordre de bataille, mais ils attendaient. Leurs cavaliers, des formes aux contours indécis, se tournèrent vers l’ange qui se tenait parmi les myrtes.

Et j’entendis. Ce ne fut plus la voix intérieure, mais un dialogue qui emplissait l’espace de la vision.

« Nous avons parcouru la terre, dirent les cavaliers d’une seule voix qui était comme le souffle du vent à travers les collines. Et voici, toute la terre est en repos, tranquille. »

Leur rapport me glaça. La paix. La paix régnait partout, chez les nations, chez les empires. Partout, sauf ici. Au cœur de ce petit peuple, dans cette ville en reconstruction, régnaient la lutte et l’amertume. Le monde avait trouvé son équilibre, indifférent aux souffrances de Sion.

Alors, l’ange de l’Éternel, celui qui se tenait parmi les myrtes, parla. Sa voix n’avait rien d’humain. C’était le son d’une profondeur abyssale mêlée à une douleur aiguë.

« Éternel des armées, jusqu’à quand n’auras-tu pas compassion de Jérusalem et des villes de Juda, contre lesquelles tu es irrité depuis soixante-dix ans ? »

La question se suspendit dans l’air, chargée d’une tristesse si vaste qu’elle semblait pouvoir dissoudre les étoiles. Soixante-dix ans. Le chiffre même de notre exil. La mesure était comble, et pourtant, la colère semblait toujours présente, comme une ombre froide sur nos murs de pierre sèche.

L’Éternel répondit. Pas à l’ange, mais à moi, à travers lui. Des paroles bonnes, des paroles de consolation. Elles me parvinrent douces et fermes.

« Je suis ému d’une grande jalousie pour Jérusalem, pour Sion. Je suis saisi d’une grande irritation contre les nations arrogantes. Car moi, je n’étais qu’un peu irrité, mais elles, elles ont aidé au malheur. »

La nuance était capitale. Sa colère avait une mesure, une limite. Celle des nations, non. Elles avaient vu la correction de Juda et y avaient ajouté leur propre cruauté, leur propre mépris. Le châtiment avait dépassé son but, et cela, l’Éternel le voyait.

Puis, la vision changea. Les myrtes et les cavaliers s’estompèrent, remplacés par une clarté différente. La voix reprit, et elle annonçait un retour. Pas seulement le nôtre, de Babylone. Son retour à Lui, à Jérusalem.

« Ma maison y sera rebâtie. » La phrase était simple, catégorique. Le Temple n’était plus un rêve, c’était un décret. Et il ajouta, avec une certitude qui faisait plier les genoux de mon esprit : « Le cordeau sera étendu sur Jérusalem. » L’image était celle des architectes, traçant les plans d’une ville nouvelle. Ce n’était pas une promesse vague. C’était un projet.

Il parla encore, de prospérité, de villes qui déborderaient de bien, de la consolation de Sion, du choix renouvelé de Jérusalem. Les mots tombaient comme des pierres de fondation, solides, indestructibles.

Puis, une seconde vision s’intercala, brève et terrifiante. Quatre cornes. Je les vis surgir des quatre coins de l’horizon mental, énormes, brutales, faites d’un métal terne et froid. Elles étaient la puissance même de l’oppression, les empires qui avaient dispersé Juda, Israël, et Jérusalem. Babylone, sans doute, mais aussi les autres, celles du passé et peut-être du futur. Une force brute, sans visage, uniquement destinée à frapper, à disperser.

Alors, apparurent quatre forgerons. Ils n’avaient pas d’armes spectaculaires. Juste des marteaux, des limes, des outils usés par le travail. Ils se tenaient là, simples, déterminés. Et la voix expliqua, sans emphase : « Ceux-ci sont venus pour les effrayer, pour abattre les cornes des nations qui ont levé la corne contre le pays de Juda pour le disperser. »

Le symbère était d’une clarté aveuglante. À chaque puissance de destruction, Dieu suscitait un artisan de sa ruine. Aucune corne, si puissante soit-elle, ne pouvait résister à l’outil divin préparé pour la trancher. La terreur des empires était éphémère. L’outil du forgeron, lui, travaillait dans la durée, avec une précision implacable.

La vision se dissipa aussi soudainement qu’elle était venue. Je rouvris les yeux dans ma cour. La nuit était toujours là, froide et étoilée. Mais l’air n’était plus le même. Le silence n’était plus lourd de désespoir, mais chargé d’une attente palpable, comme avant l’aube.

Je restai un long moment immobile, les mains tremblantes posées sur mes genoux. Les paroles résonnaient encore en moi. « Revenez à moi. » « Ma maison sera rebâtie. » « Le cordeau sera étendu. » Ce n’était pas une fin, c’était un commencement. Un commencement fondé sur un retour, le nôtre vers Lui, et le Sien, enfin, vers nous.

Je me levai, les muscles raidis par le froid et l’émotion. Demain, il faudrait parler au peuple, à Zorobabel, à Josué. Il faudrait leur redire ces mots, leur transmettre cette vision des chevaux dans la vallée ombreuse, de l’ange parmi les myrtes, et des cornes abattues par des forgerons anonymes. Il faudrait leur dire que Dieu était jaloux, oui, mais que Sa jalousie était un feu qui allait maintenant consumer les obstacles pour reconstruire.

La nuit était toujours profonde, mais je percevais, à l’orient, la première pâleur qui n’était pas encore la lumière. Juste la promesse de la lumière.

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