L’air du désert, à cette heure, gardait encore la fraîcheur nocturne, une fraîcheur sèche qui piquait les poumons. Sous un ciel qui pâlissait à l’est, un homme marchait. Il n’avait rien de remarquable à distance, juste une silhouette austère se découpant sur les collines pierreuses de la Pérée. Mais en s’approchant, on voyait le vêtement de poil de chameau, rude et roussi par le soleil, la ceinture de cuir autour des reins. Son visage était buriné, creusé par les veilles et le vent chargé de sable. On l’appelait Jean, fils de Zacharie. Et il parlait.
Il ne parlait pas dans les cours du Temple, ni dans les synagogues polies de Jérusalem. Sa chaire, c’était cette gorge rocailleuse, ce lit de rivière presque à sec, le Jourdain aux eaux basses et boueuses. La parole qui sortait de lui n’était pas une berceuse. Elle était coupante, comme un silex. Elle tombait sur la foule bigarrée qui commençait à descendre vers lui, attirée par une rumeur tenace : un prophète était revenu. Après quatre siècles de silence. Un vrai.
« Engeance de vipères ! » Voilà comment il les accueillait, ces gens de toute condition. Des publicains aux doigts tachés d’encre et de pièces romaines, des soldats aux regards durs, des paysans aux mains crevassées, des citadins en tuniques fines. Ils se mélangeient dans la poussière, surpris par cette invective. Qui lui avait appris à fuir la colère à venir ? Leur statut, leur sang, leurs rites ne comptaient plus ici. Il fallait des fruits. Des fruits qui témoignent d’un changement intérieur, radical. Pas des feuilles mortes d’une piété desséchée.
Un homme, visiblement aisé, demanda, un peu essoufflé par la descente : « Que devons-nous faire alors ? » Jean le fixa de ses yeux perçants. « Que celui qui a deux tuniques partage avec celui qui n’en a pas. » La réponse était simple, terriblement concrète. Elle traversait les belles théories comme un couteau. Un publicain s’avança, honteux peut-être, ou curieux. « Et nous, Maître, que faire ? » « N’exigez rien au-delà de ce qui vous est fixé. » Pas de révolution politique. De la justice, tout simplement. De l’intégrité dans l’exercice d’un métier haï. Des soldats à leur tour. « Et nous ? » « Ne faites violence à personne, n’accusez pas à tort, contentez-vous de votre solde. » Rien d’héroïque. De l’humanité. C’était cela, le cœur de son message : une transformation qui irriguait la vie quotidienne, les gestes les plus banals.
Et ils venaient. Par centaines. Ils confessaient, murmurant des choses enfouies dans l’obscurité de leur cœur. Puis ils s’enfonçaient dans l’eau froide et brunâtre du fleuve. Ce n’était pas un bain rituel de pureté, ceux-là, ils en connaissaient à Jérusalem. C’était autre chose. Un symbole puissant, brut. L’eau lavait la poussière du chemin, oui, mais elle signifiait l’ensevelissement d’une vie ancienne et la remontée vers un commencement nouveau. C’était un acte de rupture. Une préparation.
L’attente montait, palpable. On chuchotait : « Serait-il le Christ ? » Jean entendait les murmures. Sa voix, un peu rauque à force de parler, tonna de nouveau. « Moi, je vous baptise d’eau. Mais vient celui plus puissant que moi. Je ne suis pas digne de délier la courroie de ses sandales. Lui, il vous baptisera dans l’Esprit Saint et le feu. » Il parlait de ce Messie comme d’un agriculteur impitoyable et juste : la pelle à vanner à la main, il nettoiera son aire, amassera le bon grain, et brûlera la paille dans un feu qui ne s’éteint pas. Les images étaient violentes, définitives. Elles parlaient de tri, de vérité, d’une sainteté qui consume tout mensonge.
Un jour, dans cette foule toujours renouvelée, un homme s’avança. Rien ne le distinguait particulièrement. Peut-être une certaine gravité dans le regard. Il demanda le baptême. Jean, le voyant, se recula presque. Une intuition foudroyante le traversa. Il savait. Une lutte brève s’engagea entre eux, à voix basse, au bord de l’eau. « C’est moi qui ai besoin d’être baptisé par toi, et toi, tu viens à moi ? » Mais l’autre insistait, d’un ton qui n’admettait pas de réplique. Il fallait accomplir toute justice. Tout. Même ce geste qui semblait l’inverser, le Fils s’immergeant dans le rite du serviteur.
Alors Jean céda. Ses mains calleuses guidèrent les épaules de Jésus sous la surface du Jourdain. Au moment où il remontait, l’eau ruisselant de ses cheveux et de son visage, le ciel sembla se déchirer. Ce ne fut pas un orage. Une lumière différente, une paix solennelle. Et Jean vit, ou perçut – l’écrit plus tard serait tâtonnant – comme une colombe, non pas un oiseau physique, mais la forme, l’essence même de la douceur et de la présence, descendant, se posant sur lui. Une voix, qui n’était pas du vent dans les roseaux, mais venait d’ailleurs, emplit l’espace intime de son être : « Tu es mon Fils bien-aimé ; en toi, j’ai mis toute mon affection. »
Puis, la foule reprit son bruit. Le soleil tapait plus fort. Jésus s’éloigna, seul, vers la solitude plus profonde du désert. Jean continua, la voix plus rauque, mais le feu en lui attisé par ce qu’il avait vu et entendu. Son message gardait sa vigueur tranchante. Il parla d’Hérode, de sa vie, de ses infractions à la Loi. Les mots étaient clairs, sans fard. Ils voyagèrent jusqu’aux oreilles du tétrarque, dans son palais de Tibériade, mêlés aux flatteries des courtisans. Une colère froide commença à couver derrière les murs de marbre. Mais cela, c’était une autre histoire, qui se préparait dans l’ombre. Pour l’instant, au bord du fleuve, c’était le temps de la parole rude et salvatrice, le temps du cri dans le désert, le temps de préparer le chemin.




