La chaleur était lourde ce jour-là, une chaleur qui alourdissait les tentures de poils de chèvre et faisait miroiter l’air au-dessus du campement. Dans l’ombre de sa tente, Isaac sentait ses vieux os lui parler de l’humidité à venir. Il était presque aveugle maintenant, un homme réduit aux bruits, aux odeurs, au toucher des mains fidèles. L’odeur du pain, de la terre chaude, du bétail lointain lui parvenait, mêlée à un parfum plus tenace, plus profond : celui de sa propre fin.
« Ésaü, mon fils, » appela-t-il, sa voix un peu rauque. L’appel résonna faiblement sous la toile. « Va au champ, prends tes armes, et chasse-moi du gibier. Prépare-moi un plat comme j’aime, et apporte-le-moi. Que je mange, et que mon âme te bénisse avant que je ne meure. »
Il avait parlé sans hâte, pesant chaque mot comme une pierre précieuse. La bénédiction. Ce n’était pas seulement une parole aimable. C’était une chose vivante, une semence de destin jetée devant un homme, qui germerait en puissance, en postérité, en alliance avec l’Éternel. Il la réservait à l’aîné. À Ésaü, le rude, l’homme des espaces ouverts, dont les mains sentaient le sang et la terre.
Mais Rébecca avait entendu.
Elle se tenait près de l’entrée de la tente qu’elle partageait avec Isaac, un pan de laine fine entre ses doigts, mais ses mains étaient immobiles. Ses pensées, elles, galopaient. Elle revoyait l’oracle ancien, lorsque les deux garçons se bousculaient encore dans son ventre : *L’aîné servira le plus jeune.* Les paroles de l’Éternel brûlaient en elle, plus réelles que la chaleur du jour. Et maintenant, ce vieil homme, attaché à ses préférences, allait donner la force de l’avenir à celui qui ne devait pas la porter. Non. Cela ne pouvait pas être.
Elle attendit qu’Ésaü soit parti, le bruit de ses pas vigoureux s’évanouissant vers la plaine. Puis elle se glissa hors de l’ombre, cherchant Jacob. Elle le trouva près des enclos des brebis, l’air pensif, les mains propres.
« Ton père a parlé à ton frère, » murmura-t-elle en le tirant à l’écart. Le vent fit voleter un peu de poussière entre eux. « Il lui a dit d’aller chasser pour lui apporter un plat. Il veut le bénir avant de mourir. »
Jacob la regarda, et dans ses yeux, elle lut non de la surprise, mais une crainte sourde. Il comprenait. « Mais Ésaü est velu, » dit-il, sa voix plus basse que d’habitude, « et moi, j’ai la peau lisse. Si mon père me touche, il me prendra pour un trompeur. J’attirerai sur moi une malédiction, et non une bénédiction. »
Rébecca posa une main ferme sur son bras. « Que la malédiction, si malédiction il y a, retombe sur moi, mon fils. Écoute seulement ma voix. Va me chercher deux bons chevreaux du troupeau. »
Elle se mit à l’œuvre avec une rapidité fébrile. Ses mains, habituées aux gestes paisibles du foyer, devinrent celles d’une stratège. Les chevreaux, elle les dépêcha, les faisant rôtir avec des herbes qu’Isaac aimait. Elle prit les plus beaux vêtements d’Ésaü, ceux qui sentaient le champ et le vent libre, et en revêtit Jacob. Puis, avec une peau de chevreau, elle lui couvrit les mains et la partie lisse du cou. Le contact était étrange, rude et faux.
« Maintenant, » dit-elle, essoufflée, en lui tendant le plat de viande et le pain qu’elle avait cuit. « Va vers ton père. »
Jacob entra dans la pénombre de la tente paternelle. L’air y était épais, chargé de l’odeur de la vieillesse et des aromates. « Mon père, » dit-il.
Isaac tourna vers lui son visage opaque. « Qui es-tu, mon fils ? »
« Je suis Ésaü, ton premier-né, » dit Jacob, et les mots lui brûlèrent la langue. « J’ai fait ce que tu m’as commandé. Lève-toi, je te prie, assieds-toi, et mange de mon gibier, afin que ton âme me bénisse. »
La méfiance, lente, s’installa sur les traits d’Isaac. « Comment as-tu trouvé si vite, mon fils ? »
Jacob, le cœur battant à se rompre, récita la leçon : « C’est que l’Éternel, ton Dieu, l’a fait venir devant moi. »
« Approche, que je te touche, mon fils, » dit Isaac, et sa voix était un fil tendu. « Pour savoir si tu es bien mon fils Ésaü, ou non. »
Jacob s’approcha. Il tendit ses mains recouvertes de poils. Les doigts tremblants d’Isaac les palpèrent, lentes, méticuleuses, comme un aveugle lit un texte en relief. Ils remontèrent le long de ses bras, effleurèrent le col de la tunique où la peau de chevreau était nouée.
« La voix est la voix de Jacob, » murmura le vieil homme, perplexe, « mais les mains sont les mains d’Ésaü. » Il hésita, suspendu dans le doute. Puis l’odeur le conquit. L’odeur des vêtements, cette senteur de plein air et de force simple qui était celle de son aîné bien-aimé. Elle dissipa les dernières ombres de son incertitude.
« Est-ce bien toi, mon fils Ésaü ? » demanda-t-il une dernière fois.
« C’est moi, » mentit Jacob.
« Sers-moi, et que je mange du gibier de mon fils, afin que mon âme te bénisse. »
Jacob le servit. Il versa du vin. Il regarda son père manger et boire, chaque bruit de mastication résonnant comme un gong dans le silence de la tente. Puis Isaac dit : « Approche-toi, et embrasse-moi, mon fils. »
Jacob s’inclina, sentant contre son visage la barbe blanche, respirant l’odeur ancienne de son père. Et à ce contact, Isaac sembla se décider tout à fait.
Alors vint la bénédiction. Elle ne fut pas un murmure. Elle fut un flot grave et puissant, une parole qui semblait puiser dans les dernières forces du vieillard pour façonner l’avenir.
« Voici, l’odeur de mon fils est comme l’odeur d’un champ que l’Éternel a béni. Que Dieu te donne de la rosée du ciel et de la graisse de la terre, du blé et du vin en abondance. Que des peuples te soient asservis, que des nations se prosternent devant toi. Sois le maître de tes frères, et que les fils de ta mère se prosternent devant toi. Maudit soit quiconque te maudira, et béni soit quiconque te bénira. »
Les paroles tombèrent dans l’air immobile. Jacob se retira, muet, écrasé par le poids de ce qu’il venait de voler. Il avait à peine franchi le seuil que le vrai Ésaü revint de la chasse. L’homme était haletant, joyeux, portant la preuve tangible de sa force. Il prépara lui aussi un plat et l’apporta à son père.
« Lève-toi, mon père, et mange du gibier de ton fils, afin que ton âme me bénisse ! »
La voix, cette fois, était vraie. Elle éveilla dans le cœur d’Isaac un tremblement terrible. « Qui es-tu ? » demanda-t-il, mais c’était un cri étouffé.
« Je suis ton fils, ton premier-né, Ésaü. »
Alors un gémissement monta des profondeurs d’Isaac, un son si plein d’angoisse qu’il glaça l’air. « Qui donc est celui qui a chassé le gibier et me l’a apporté ? J’ai mangé de tout avant que tu ne viennes, et je l’ai béni. Et béni il sera. »
Le silence qui suivit fut plus terrible qu’un hurlement. Ésaü le rompit par un cri rauque, déchirant, un cri de bête blessée à mort. « Bénis-moi aussi, mon père ! »
Mais Isaac, vaincu, secoua la tête. « Ton frère est venu avec ruse, et il a pris ta bénédiction. »
« N’as-tu pas de bénédiction en réserve pour moi ? » supplia Ésaü, et sa voix se brisa. « Ne m’as-tu vraiment réservé aucune bénédiction ? »
Isaac, les yeux sans larmes, répondit d’une voix éteinte. « Voici, je l’ai établi ton maître, et je lui ai donné tous ses frères pour serviteurs, je l’ai pourvu de blé et de vin. Que pourrais-je donc faire pour toi, mon fils ? »
Ésaü pleura. De grosses larmes de frustration et de rage impuissante. « Est-ce parce qu’on l’a nommé Jacob qu’il m’a supplanté ces deux fois ? Il a pris mon droit d’aînesse, et voici maintenant qu’il a pris ma bénédiction. » Puis, implorant : « N’as-tu vraiment plus de bénédiction pour moi ? »
Alors Isaac, comme à contrecœur, lui donna des paroles. Mais ce n’était pas la bénédiction de la terre grasse et de la domination. C’était l’autre versant de la promesse. « Voici, ton habitation sera privée de la graisse de la terre et de la rosée du ciel d’en haut. Tu vivras de ton épée, et tu seras asservi à ton frère. Mais il arrivera que, devenu errant, tu briseras son joug de dessus ton cou. »
Les mots étaient durs, et ils scellaient un destin de conflit. Ésaü les entendit, et la haine s’alluma dans son regard, une haine froide et précise. Il songea en son cœur : « Les jours du deuil de mon père approchent ; alors je tuerai Jacob, mon frère. »
Le vent qui se leva le soir sembla porter l’amertume de cette haine à travers tout le campement. Dans l’ombre de sa tente, Rébecca, qui avait tout entendu, serra contre elle un châle, soudain transie d’un froid que ni la chaleur du jour ni le succès de sa ruse ne pouvaient chasser. Le champ était semé. La moisson serait longue, et arrosée de larmes.




