La poussière du chemin collait à la peau, une fine pellicule grise sur les avant-bras et le visage. Esdras s’arrêta un instant, laissant le murmure de la caravane – le grincement des essieux, le piétinement des bêtes, les conversations basses – lui parvenir comme un lointain ressac. Devant lui, s’étirant dans la lumière crue de l’été, le ruban pâle de la route qui menait de Babylone à Jérusalem. Une route d’espoir, de folie peut-être. Il sentait le poids du rouleau dans sa besace, l’édit du roi Artaxerxès, ce fragile parchemin qui était leur sauvegarde et leur mandat.
Ils étaient campés près du fleuve Ahava depuis trois jours. Pas une ville, pas un village, juste un lieu-dit, une courbe de l’eau brunâtre sous un ciel immense. L’attente était devenue palpable, une tension dans l’air chaud. Esdras avait convoqué les chefs, les hommes de renom. Autour de lui, des visages burinés par le désert ou alourdis par l’âge, des yeux où se lisait une lassitude ancienne mêlée à une étincelle nouvelle.
« Nous avons proclamé un jeûne, leur dit-il, la voix un peu rauque. Pour nous humilier devant notre Dieu, pour lui demander un chemin heureux pour nous, pour nos enfants, et pour tous nos biens. »
Il avait honte, voilà la vérité. Honte d’avoir demandé au roi une escorte militaire. « La main de notre Dieu est favorable à tous ceux qui le cherchent, avait-il déclaré à Artaxerxès, mais sa puissance et sa colère sont contre tous ceux qui l’abandonnent. » Des paroles fières, assurées. Et pourtant, maintenant, face à l’immensité hostile du chemin, le vieil instinct de sécurité le taraudait. Il avait refusé des soldats par fidélité à ce qu’il avait proclamé. Mais la foi n’est pas l’absence de peur ; c’est le tremblement devant une décision prise malgré tout.
Les heures du jeûne s’écoulèrent, lentes, pesantes. Pas de cris, peu de paroles. Des familles regroupées à l’ombre des chariots, des hommes assis à l’écart, le regard perdu vers l’ouest. Esdras priait, mais les mots lui manquaient. Il évoquait les noms, les lignées, ces fragments d’Israël qui avaient répondu à l’appel. Des prêtres : des fils de Phinées, d’Ithamar. Des descendants de David : des fils de Hattush, un homme au visage triste qui parlait peu. Des laïcs, des hommes du peuple, leurs noms comme une litanie familière et précieuse : Zechariah, Elnathan, Meshullam… Il les avait passés en revue, comptés, enregistrés. Six cent cinquante-deux têtes de famille, sans compter les femmes et les enfants. Et un trésor inimaginable : vingt tonnes d’argent, trois tonnes d’objets en or, vingt coupes en or valant une fortune, deux objets d’airain brillant comme des miroirs.
Ce trésor lui brûlait l’esprit. Comment le protéger ? La route était infestée de bandits, de pillards. La confiance en Dieu est une chose, la responsabilité en est une autre. Il convoqua douze des principaux sacrificateurs, des hommes dont la vie était vouée au service du Temple. Parmi eux, Shérébia et Hashabia, des lévites aux épaules larges et au regard droit.
« Vous êtes consacrés à l’Éternel, leur dit-il en leur tendant les objets précieux pesés et comptés devant témoins. Ces ustensiles, cette argenterie, cet or, sont une offrande volontaire à l’Éternel, le Dieu de vos pères. Gardez-les avec soin jusqu’à ce que vous les pesiez de nouveau dans les chambres de la maison de l’Éternel à Jérusalem, en présence des chefs des sacrificateurs et des Lévites. »
Il y eut un silence. Le froissement du parchemin, le cliquetis léger des pièces d’or dans un sac de cuir. Le poids de la confiance. Ces hommes acceptèrent, sans un mot superflu. Ils prirent la charge. Esdras sentit un froid dans son estomac vide. Il venait de leur confier non seulement une richesse, mais le témoignage de leur intégrité. Si un objet venait à manquer… La pensée était insupportable.
Le quatrième jour, ils levèrent le camp. Le jeûne était rompu par des repas simples. Une énergie nouvelle, nerveuse, parcourait la colonne. Les bêtes furent attelées, les bagages arrimés. Avant de donner le signal du départ, Esdras se tourna une dernière fois vers le petit groupe de sacrificateurs et de Lévites chargés du trésor.
« Gardez-vous, leur souffla-t-il, et gardez cela. Souvenez-vous que vous êtes saints pour l’Éternel, et que ces ustensiles sont saints. »
Puis, d’une voix plus forte, destinée à tous ceux qui pouvaient entendre : « Soyez vigilants jusqu’à ce que vous ayez livré le tout entre les mains des chefs de nos maisons paternelles à Jérusalem. »
Le voyage fut une épreuve de poussière et de soleil. Les chariots avançaient lentement, creusant des ornières dans les terrains meubles. Les nuits étaient froides, ponctuées du hurlement lointain des chacals. Esdras marchait souvent à l’avant, le rouleau de la Loi serré contre lui. Il surveillait l’horizon, non pas avec l’œil d’un stratège, mais avec le cœur d’un berger angoissé pour son troupeau. La main de Dieu… il la cherchait dans l’absence de danger, dans la fatigue qui n’était pas la maladie, dans la soif qui trouvait toujours, à point nommé, une source ou un puits.
Ils cheminèrent ainsi pendant près de quatre mois. Quatre mois de doutes nocturnes et de petites grâces quotidiennes. L’approche de Jérusalem changea l’atmosphère. Une excitation contenue remplaça la lassitude. Les visages se tendaient vers l’avant, scrutant les collines. Et enfin, un matin brumeux, la ville apparut, accrochée à sa montagne, ses murailles encore en ruines par endroits, mais là, réelle, tangible.
L’entrée ne fut pas triomphale, mais empreinte d’une solennité recueillie. Ils ne sonnèrent pas de trompettes. Ils firent halte trois jours, le temps de reprendre des forces et d’organiser la livraison. Le quatrième jour, dans l’enceinte du Temple encore en reconstruction, dans une cour où traînaient des échafaudages de bois et des tas de pierres taillées, eut lieu la cérémonie de la pesée.
Un silence de sanctuaire régnait, troublé seulement par le bruit métallique des poids que l’on posait sur la balance de bronze. Un à un, les sacs furent ouverts. L’argent, l’or, les ustensiles furent placés sur le plateau. Le chef des sacrificateurs, un vieil homme aux mains tremblantes mais au regard aigu, surveillait l’aiguille. Esdras retenait son souffle. Les chiffres furent annoncés, inscrits sur un registre. Chaque once correspondait. Rien ne manquait. Pas une coupe, pas une pièce.
Alors seulement, Esdras sentit le nœud qui lui serrait la poitrine depuis le fleuve Ahava se défaire. Ce n’était pas un soulagement de comptable. C’était une délivrance bien plus profonde. Ils avaient fait confiance, et cette confiance avait été honorée. Les sacrificateurs et les Lévites qui avaient porté le trésor se tenaient droits, une fierté discrète au fond des yeux. Ils avaient été saints, comme les objets qu’ils transportaient.
Des holocaustes furent offerts ce jour-là, douze taureaux pour tout Israël, quatre-vingt-seize béliers, soixante-dix-sept agneaux. La fumée grasse et douceâtre monta vers le ciel bleu de Juda, mêlée aux chants des Lévites. L’odeur de la viande rôtie se répandit dans l’air. Ce n’était pas la fin du voyage, mais un achèvement. Ils étaient arrivés. La main de leur Dieu avait été sur eux, non comme un coup de vent spectaculaire, mais comme une pression ferme et constante, les préservant de l’embûche et de la traîtrise, du désespoir et de la défaillance. Ils étaient chez eux, et le trésor était au complet. Pour l’instant, dans le chaos de la reconstruction et les défis à venir, c’était assez. C’était tout.



