La pluie avait cessé depuis l’aube, mais l’air gardait encore cette odeur de terre remuée et de pierre lavée. Assis sur un rocher plat qui surplombait la vallée, Élyakim serrait son manteau de laine contre la fraîcheur persistante. D’en bas lui parvenait le grondement familier du Shihor, gonflé par les orages de la semaine. Mais ce n’était pas le bruit du fleuve qui l’avait amené ici, si haut. C’était un reste d’agitation dans l’air, un pressentiment.
Il ferma les yeux, écoutant. D’abord, il n’y eut que le souffle du vent dans les pins clairsemés de la pente, un chuchotement distrait. Puis, comme venant de très loin, par-delà les montagnes de l’Hermon dont on devinait la ligne bleutée à l’horizon, un murmure plus profond se fit entendre. Ce n’était pas un son qu’on entendait avec les oreilles, se dit Élyakim, mais avec les os, avec le vieux sang qui coulait en lui. Une vibration sourde, imperceptible et pourtant toute-puissante.
Soudain, le ciel se fendit.
Ce ne fut pas un éclair, du moins pas comme ceux qui zèbrent la nuit. C’était une déchirure de lumière blanche, aveuglante, silencieuse d’abord, qui sculpta d’un coup les contours des collines, fit étinceler chaque goutte d’eau accrochée aux branches, révéla la moindre fissure dans la roche. Et puis vint la Voix. Elle ne tomba pas du ciel ; elle *jaillit* des profondeurs mêmes de la terre et de la voûte céleste tout à la fois. Une seule syllabe, lourde de tous les tons, grave comme l’abîme et claire comme le cristal. **« Gloire. »**
Le mot n’était pas en hébreu, ni dans aucune langue des hommes. C’était le son fondamental dont toutes les langues ne sont que l’écho affaibli. Il roula sur les hauteurs, fit trembler la pierre sous les mains d’Élyakim. Les cèdres du Liban, là-bas, ces géants à la chevelure sombre et aux troncs larges comme des maisons, ployèrent. Non pas sous le vent – l’air était devenu étrangement immobile – mais sous le poids même de cette parole. Il les vit, dans un éclair de vision, se courber comme des herbes folles, leurs branches maîtresses craquant dans un gémissement qui se mêla au tonnerre de la Voix. Et puis, dans un fracas qui mit du temps à parvenir jusqu’à lui, un des colosses, fendu de la cime aux racines, s’abattit. Le bruit fut celui de la fin d’un monde.
La Voix bondit alors, capricieuse, imprévisible. Elle traversa la vallée comme un taureau furieux, fit surgir des tourbillons de poussière et d’eau sur le fleuve. Les eaux du Shihor, un instant plus tôt paisibles dans leur cours tumultueux, se soulevèrent. Elles ne montèrent pas en vagues, non. Elles se *dressèrent*, telles une bête préhistorique sortant de la boue, énormes colonnes liquides qui se tordirent vers le ciel avant de s’effondrer sur elles-mêmes dans un vacarme de cataracte. Le fleuve était fou. Il arrachait les berges, charriait des troncs entiers, et sa couleur n’était plus celle de l’eau mais celle de la fureur, marron et écume blanche.
Élyakim s’était allongé à plat ventre sur la roche, la face pressée contre la pierre froide. Il ne priait pas. Il écoutait. La Voix faisait maintenant trembler le désert. De l’autre côté de la vallée, les étendues arides de Qadesh frémirent. Le sol se mit à onduler comme la surface d’un lac, soulevant des nuages de sable fin qui, illuminés par les éclairs intermittents, formaient des spectres dansants. Les collines pierreuses, squelettes de la terre, semblaient vouloir se déraciner.
Puis, changement. La Voix quitta les étendues sauvages et frappa la forêt plus proche, dense et verte. Ici, son œuvre fut différente. Elle ne brisa pas, elle dépouilla. Un sifflement aigu, pareil à celui d’une lame qu’on aiguise, parcourut la canopée. Et les arbres, d’un seul mouvement, perdirent leurs feuilles. Une pluie verte, puis jaune, puis brune, obscure soudain, tomba en silence, noyant le sol sous un manteau d’un mètre d’épaisseur. Les branches, nues et noires, se tendirent vers le ciel comme des bras suppliants, dessinant une forêt de squelette en une minute.
Le cœur d’Élyakim battait à se rompre. Dans sa poitrine, c’était comme si le tonnerre s’était logé. Il osa relever la tête. L’air était électrique, chargé d’une odeur d’ozone et de sève brisée. Et la Voix revint, mais plus proche, beaucoup plus proche. Elle s’empara de la montagne même sur laquelle il était étendu. Le rocher vibra, chanta une note basse et continue. Une fissure fine, scintillante de mica, courut à quelques coudées de lui. La terre accoucha de sa puissance. Tout tremblait, le grand et le petit, la colline et le brin d’herbe. La création entière était un tambour sous les doigts du Joueur.
Et dans ce tremblement, Élyakim entendit autre chose. Une réponse. Ce n’était plus la Voix seule, mais une multitude. Les échos dans les gorges lointaines murmuraient « Gloire ». Le fracas des eaux rugissait « Gloire ». Le craquement des cèdres, le chuchotement des feuilles tombées, le grincement de la pierre, tout, absolument tout, répétait en chœur, dans un langage sans mots, la même réalité. La terre était pleine de Sa gloire. Ce n’était pas une image, c’était une sensation physique, un fait aussi tangible que le rocher sous ses paumes.
Soudain, silence.
Un silence si total, si profond, qu’il en était assourdissant. Il pesait sur les oreilles. Élyakim se mit sur son séant, étourdi. La vallée en contrebas était dévastée, méconnaissable. Le fleuve reprenait son cours, boueux et honteux. Les cimes des montagnes, lavées, se découpaient avec une netteté cruelle contre un ciel qui virait au violet du soir. L’orage était passé. Non, pas un orage. L’orage n’est qu’un enfant qui tape du pied à côté de cela.
Il resta longtemps immobile, les jambes flageolantes. La nuit tombait, froide et étoilée. Une paix immense, terrible, s’était installée. Ce n’était pas l’absence de bruit, mais la présence d’un repos après l’accomplissement. Alors, dans le sanctuaire de son cœur ravagé, Élyakim comprit. Le souffle lui manqua. Cette Voix qui pouvait briser les cèdres, faire accoucher les biches dans la terreur, dépouiller les forêts… cette même Voix avait un autre nom. Elle était aussi celle qui parlait dans le silence du sanctuaire. Celle qui soufflait la force à l’homme épuisé. Celle qui bénissait son peuple. La puissance qui fait trembler la terre était la même qui donnait la paix.
Il se leva enfin, les articulations douloureuses. Il regarda une dernière fois la vallée, théâtre de la manifestation, puis tourna les yeux vers les étoiles, points fixes dans l’immense ciel. Il murmura, mais sa voix n’était qu’un écho infime, un soupir perdu dans l’immensité : « L’Éternel était sur son trône, lors du déluge. L’Éternel siège en roi, pour toujours. »
Et il redescendit vers les lumières tremblotantes du village, portant en lui, à jamais, le tremblement et la paix.




