La pierre était froide sous sa paume. Éliakim gardait la main posée sur le rempart, comme pour éprouver la solidité du monde. En contrebas, dans le creux des ténèbres, Jérusalem dormait, ou faisait semblant. Une fumée basse, odeur de foyer éteint et de lentisque, traînait entre les maisons serrées. Le vent, ce soir, venait de l’est, charriant une sécheresse poussiéreuse qui faisait crisser les dents. Il n’était pas venu là pour prier, mais pour constater. Constater l’effritement, l’usure, la peur qui montait des ruelles comme une marée nauséabonde.
Les nouvelles de la plaine étaient mauvaises. Des razzias, des menaces à la frontière nord, des murmures de révolte étouffés dans le sang. Le gouverneur perse, là-bas, à Césarée, était un homme impatient. Et dans la ville, la foi vacillait. On chuchotait dans les cours : *Où est ton Dieu ? Les montagnes sont-elles donc si solides ?* Éliakim sentait ces doutes le ronger, lui aussi. Il était scribe, homme des textes et des paroles, et les mots, devant le grondement sourd du monde, lui semblaient soudain dérisoires, feuilles mortes emportées par le vent d’est.
Il leva les yeux vers la masse noire qui ceignait la ville. Les montagnes. Elles étaient là, immuables, sombres contre le ciel constellé. Silhouettes de géants endormis. Au nord, le Scopus ; à l’ouest, les hauteurs qui portaient les vignes ; au sud, la colline de la Mauvaise Conseillère, et à l’est, face à lui, le Mont des Oliviers, son flonc familiarisé d’ombres et de tombes. Jérusalem était là, nichée, encaissée. Non pas perchée sur une cime, mais *entourée*. Cernée. Comme dans l’étreinte rude d’un père.
Une image lui vint, alors, une image de nourrisson. Non pas la sienne, mais celle de son petit-fils, serré contre la poitrine de sa mère, le visage enfoui dans le creux de son bras, protégé du monde, de la lumière trop crue, des bruits. La ville, dans son bassin, était comme cet enfant. Elle ne dominait pas ; elle était tenue.
Il murmura les mots, ceux du psaume, presque par réflexe de métier : « Ceux qui se confient en l’Éternel sont comme la montagne de Sion : elle ne chancelle point, elle est ferme à toujours. » Sa propre voix lui parut étrangère, creuse. Une formule. Puis son regard se fit plus précis, plus obstiné. Il ne lut plus le psaume ; il lut la ville et les pierres.
La montagne de Sion, justement, sous ses pieds. Ce n’était pas la plus haute. Elle était même plutôt modeste. Sa force ne venait pas de son isolement altier, mais du contraire. Elle était la colline *au centre*. Entourée. Enveloppée par ses sœurs plus grandes. Sa stabilité ne tenait pas à elle seule ; elle tenait à la chaîne tout entière. Les montagnes, autour de Jérusalem, n’étaient pas une barrière pour l’emprisonner, mais un rempart pour la *soutenir*. Le mal, la domination des méchants… Il repensa aux nouvelles, aux couteaux dans l’ombre, aux dénonciations. Le psaume disait que la domination des méchants ne s’étendrait pas sur l’héritage des justes. Pourquoi ? De peur que les justes, à leur tour, ne tendent la main vers l’iniquité.
Éliakim comprenait soudain. La tentation n’était pas de se soumettre par peur. C’était pire. C’était d’imiter. De prendre leurs armes, leurs ruses, leur cynisme. De tendre la main vers leurs méthodes, croyant ainsi se sauver. L’iniquité comme stratégie. La montagne, elle, n’imitait pas. Elle restait pierre. Elle subissait les vents, les pluies, les sécheresses, mais elle ne devenait pas vent. Sa nature était fixe. Sa confiance était d’*être*, immuablement, ce pour quoi elle avait été créée : un point d’appui dans le cercle des hauteurs.
Un bruit de pas sur les graviers le fit sursauter. C’était le vieux Menahem, le gardien nocturne, une patte de bouc vide pendant à sa ceinture. Ses yeux, plissés, luisaient dans la pénombre.
« Tu scrutes l’ennemi, scribe ? » grommela-t-il, la voix rabotée par le froid de la nuit.
« Je scrute les montagnes, Menahem.
— Ah. » Le vieil homme s’accouda près de lui, suivant son regard. « Elles sont toujours là. Parfois, la nuit, avec le brouillard, on dirait qu’elles se sont rapprochées. Comme si elles serraient les rangs. »
Cette simple phrase, rugueuse et poétique, frappa Éliakim. *Serraient les rangs*. L’étreinte n’était pas passive. Elle était active, vigilante. L’Éternel n’était pas une muraille statique ; Il était cette présence enveloppante, dynamique, qui se resserrait quand l’obscurité menaçait. La confiance, ce n’était pas croire que le mal n’existe pas. C’était croire que l’on est *tenu*, de toute part, et que cette étreinte empêche la chute définitive.
« Penses-tu qu’elles tomberont un jour, Menahem ? Ces montagnes ? »
Le gardien eut un petit rire sans joie. « Les collines peuvent chanceler, dit le prophète. Mais Sa bienveillance, non. Ce n’est pas la pierre qui compte, scribe. C’est la main qui l’a posée là. Et la main qui la maintient. Regarde. »
Il pointa un doigt noueux vers l’est, par-dessus le vallond du Cédron. L’aube, à peine une nuance plus pâle dans le noir, commençait à ourler la crête du Mont des Oliviers. Elle dessinait la silhouette non pas d’un pic solitaire, mais de la longue ligne de faîte, continue, ininterrompue. Une chaîne.
« On se sent petit, ici, au milieu, reprit Menahem. Vulnérable. Mais c’est la place la plus forte. Parce que de n’importe où le vent souffle, il se brise sur une hauteur avant d’arriver jusqu’à toi. Ta force, c’est d’être entouré. »
Éliakim laissa couler un long silence. La froideur de la pierre sous sa paume lui semblait différente maintenant. Ce n’était plus le froid de la mort, mais le froid de la permanence. La nuit se retirait lentement, non pas chassée d’un coup, mais cédant du terrain grain par grain, comme à regret. Des coqs chantèrent, d’abord un, isolé, puis un autre, plus loin, puis une vague réponse depuis le quartier bas. La ville s’étirait dans sa couche de pierres.
Il redescendit par l’escalier tortueux, les doigts effleurant la paroi rugueuse. L’angoisse qui l’avait conduit sur le rempart n’avait pas disparu. Les nouvelles restaient mauvaises. Le doute planerait encore. Mais quelque chose s’était solidifié en lui. Non pas une certitude bruyante, mais une conviction silencieuse, pesante, comme ces blocs de fondation du Temple.
Il rentra dans la pièce où il étudiait. Le rouleau du psautier était ouvert sur son pupitre. Ses yeux tombèrent sur la fin du psaume, qu’il n’avait pourtant pas oubliée : « Fais du bien, ô Éternel, à ceux qui sont bons, à ceux qui ont le cœur droit. Mais ceux qui s’engagent dans des voies tortueuses, l’Éternel les laissera partir avec les malfaiteurs. »
Ce n’était pas une menace. C’était un constat. La montagne ne retient pas les gravats qui dévalent sa pente. Ils partent, emportés par leur propre poids, leur propre pente. La paix n’était pas l’absence de tempête sur les crêtes. La paix était cela : être la montagne au centre. Tenue. Ferme. Non parce qu’elle est invincible, mais parce qu’elle est *enveloppée*. Sa confiance était une position géographique de l’âme.
Dehors, le jour se levait tout à fait, dorant la crête des collines à l’ouest. Jérusalem, dans son berceau de pierre, sortait peu à peu de l’ombre. Elle ne rayonnait pas. Elle reposait. Entourée. Et pour la première fois depuis des semaines, Éliakim, l’homme des mots, trouva que le silence des montagnes était la plus profonde des liturgies.




