La pierre était froide sous sa paume, usée par les siècles et les intempéries. Éliakim restait assis sur le rempart, les yeux perdus au-delà de l’écume blanche qui déchirait la Méditerranée. Un vent d’est, âpre et chargé de sel, lui cinglait le visage. C’était l’heure où la mer se mettait en colère, soulevée par des forces cachées dans ses profondeurs.
Il n’était pas homme à beaucoup parler. La pêche avait été mauvaise, les filets remontés à moitié vides, alourdis seulement par des algues amères et des débris. Alors, il était monté là, comme il le faisait souvent, pour voir plus large que son quotidien étriqué. Les vagues, aujourd’hui, n’étaient pas des vagues. C’étaient des montagnes liquides qui se dressaient, défiaient le ciel bas, puis s’écroulaient dans un fracas qui parvenait jusqu’à lui, sourd et régulier comme un battement de cœur monstrueux. Le monde semblait prêt à se disloquer, repris par le chaos primordial.
Il se souvint des mots de son grand-père, un vieillard aux yeux pâles comme l’écume : « Les eaux nombreuses, Éliakim, les eaux fortes, les eaux bruyantes… elles élèvent leur voix. On croit qu’elles vont tout emporter. » Et le vieil homme, en disant cela, tapait son bâton sur le sol de terre battue, non par crainte, mais comme pour vérifier la solidité du monde.
Justement, sous le grondement ininterrompu, Éliakim perçut autre chose. Non pas un silence, mais une assise. Le rocher sur lequel était bâtie la ville, et sur lequel il était assis, ne tremblait pas. Il vibrait à peine, absorbant le choc lointain des déluges. Cette forteresse était là depuis des temps immémoriaux. Plus ancienne que le règne de Salomon, plus ancienne que les navires de Tyr. Elle avait vu passer les empires et les tempêtes. Elle tenait bon.
Et soudain, dans sa tête, les paroles surgirent, non comme une récitation apprise, mais comme une évidence qui naissait du spectacle même. *L’Éternel règne*. Ce n’était pas une pensée douce ou consolante. C’était un fait, aussi dur et incontournable que la pierre sous lui. Il régnait. Il était revêtu de majesté. Éliakim regarda l’horizon déchiré. La majesté, ce n’était pas un ciel calme et bleu. C’était cela : cette puissance terrifiante, cette beauté sauvage, ce déploiement de force qui faisait paraître les galères des hommes comme des fétus. Dieu s’était revêtu de force, et cette force était la ceinture qui serrait les reins du monde, l’empêchant de voler en éclats.
Le vent hurla plus fort, s’engouffrant dans les ruelles de la ville basse. Un volet claqua quelque part, répétitivement. Bruit fragile, humain, perdu dans la symphonie du chaos. Mais le rocher tenait. *Le monde est affermi, il ne chancelle point.* Cette phrase résonna. Elle n’était pas une négation de la tempête. Elle en était la réponse. Le chaos était réel, les eaux tonnaient, les flots soulevaient leur crête écumante. Mais elles se brisaient contre un ordre plus ancien, plus solide. Le chaos était permis, contenu, dominé. Il était le spectacle de la puissance, mais non le maître du cadre.
Éliakim ferma les yeux. Derrière ses paupières, il ne vit pas le calme, mais la scène même, transfigurée. Le trône n’était pas au-dessus de la tempête, comme pour l’éviter. Il était établi au-dessus d’elle, de toute éternité. Le grondement des eaux était devenu une voix, une seule voix immense qui disait la gloire de Celui qui est plus fort. Les éclairs déchirant la nue étaient les reflets de sa souveraineté. La tempête n’était pas un désordre. Elle était le territoire sur lequel s’exerçait un règne inébranlable.
Il rouvrit les yeux. La nuit tombait, avalant les formes de la mer démontée. Les détails disparaissaient, mais le son, lui, persistait, amplifié par les ténèbres. Un témoignage incessant. *L’Éternel, là-haut, est plus puissant que les bruits des grandes eaux, plus puissant que les flots puissants de la mer.*
Un sourire imperceptible fendit sa barbe grisonnante. Ce n’était pas un sourire de sérénité béate. C’était le sourire fatigué d’un homme qui, après une longue journée de lutte, comprend soudain les règles du combat. Les épreuves, les peurs, les « eaux nombreuses » de sa propre vie – la maladie de son fils, les dettes, l’incertitude du lendemain – tout cela était réel. Bruyant. Menaçant. Mais cela se déroulait dans un monde qui avait un Roi. Un monde affermi, qui ne chancellerait pas. Les déluges avaient une limite qu’ils ne pourraient jamais franchir, tracée par une parole plus ancienne que les abîmes.
Il se leva, les articulations rouillées par l’immobilité et le froid. Un dernier regard vers l’obscurité hurlante. Les témoignages de sa maison, ses préceptes… ils étaient tous fidèles. La loi du rocher, la loi de la tempête, la loi qui faisait tenir le pêcheur debout malgré la fatigue. Une même fidélité, une même solidité.
Il descendit du rempart, retrouvant l’odeur de fumée et d’huile des maisons. Le bruit de la mer devint un murmure lointain, mais il ne l’oublia pas. Il était rentré en lui, transformé. Non plus en un cri de terreur, mais en un grondement témoin. Celui du Roi, vêtu de majesté, ceint de force, régnant depuis toujours et pour toujours, sur le rocher des âges, tandis que les eaux nombreuses épuisaient leur fureur contre l’inébranlable.




