Bible Sacrée

Leçon d’une nuit à Jérusalem

La lampe à huile projetait des ombres dansantes sur les parchemins empilés. Une fine poussière, soulevée par le mouvement de sa manche, tourbillonnait dans le rai de lumière. L’homme, le visage creusé par les années et la réflexion, trempa sa plume dans l’encre épaisse. Ce n’était pas un traité qu’il rédigeait, mais un cri. Un avertissement né de l’observation amère et de l’amour tenace. Les mots de Salomon lui revenaient, non comme une leçon abstraite, mais comme l’histoire d’un soir de printemps qu’il avait peut-être croisé, autrefois, dans les ruelles de Jérusalem.

Il écrivit, d’une écriture serrée : « Mon fils, garde mes paroles… » La phrase lui parut soudain trop lisse, trop directe. Il la laissa sécher, le regard perdu. Comment faire comprendre ? Il fallait peindre un tableau, pas énoncer une règle. Il reprit la plume.

Imagines-toi cela, mon garçon. C’était un de ces soirs où l’air même semble hésiter, tiède et lourd de promesses. Le vent d’est avait apporté le parfum des jardins d’oliviers au-delà des murs, un parfum qui se mêlait à l’odeur plus terreuse des ruelles, aux relents de cuisson et de fumée. La lueur du jour s’attardait, orange et mauve, accrochée aux toits plats, tandis que les ombres au pied des murs s’épaississaient en un bleu profond. C’est dans cette pénombre incertaine qu’il marchait, le jeune homme. Il n’avait pas de mauvaises intentions, crois-moi. Simplement, il était sorti. L’ennui, peut-être. Une vague agitation dans le sang. Il longeait le mur, traînant les sandales, son esprit aussi flottant que les brumes du soir.

Et puis, voilà. A l’angle de la ruelle, près de la maison de la femme au puits, une silhouette se détacha de l’obscurité. Elle était là, comme si elle attendait que la nuit tombe pour exister pleinement. Elle n’était pas vêtue comme pour le marché, non. Son vêtement était fin, de cette toile qui semble absorber la dernière lumière. Des bijoux tintinnabulaient à ses poignets, un discret clinquant dans la demi-obscurité. Son sourire, quand elle l’esquissa, n’avait rien de joyeux. C’était un calcul, une ouverture.

Elle l’aborda sans crier, d’une voix basse et rauque, qui portait pourtant plus loin qu’un appel. « J’ai fait des sacrifices de paix, aujourd’hui même », dit-elle, comme si cela scellait une connivence. « J’ai payé mes vœux. Alors je suis sortie à ta rencontre, te cherchant avec empressement, et je t’ai trouvé. » Les mots étaient prévus, huilés. Elle parlait de religion pour mieux en trahir l’esprit, utilisant le vocabulaire de la dévotion pour dessiner un piège. Elle avait garni son lit de couvertures égyptiennes, aux couleurs vives, et parfumé ses draps de myrrhe et d’aloès. Une mise en scène soignée. « Viens, dit-elle, enveloppant l’invitation dans un souffle. Enivrons-nous d’amour jusqu’au matin, réjouissons-nous dans les délices. »

Et le plus terrible, mon fils, le plus terrifiant, c’est que sa logique était perverse et séduisante. « Mon mari est parti pour un long voyage, elle chuchota, se penchant comme pour partager un secret. Il a pris avec lui la bourse d’argent, il ne reviendra qu’à la pleine lune. » Tout était sûr, disait-elle. Aucun risque. Le temps était suspendu, hors des règles, hors des regards.

Le jeune homme, lui, il écoutait. Il regardait les bijoux, il respirait le parfum lourd qui masquait d’autres odeurs, plus fades. Il voyait la promesse du lit somptueux, de la nuit sans contraintes. La sagesse qu’on lui avait enseignée, les avertissements de son père, tout cela devint soudain lointain, théorique, étouffant comme un vieux vêtement. Ces paroles étaient des chaînes ; les siennes à elle, une clé. Elle le tirait par les désirs les plus simples, les plus immédiats. Elle parlait à l’animal en lui, et l’animal dressait l’oreille, séduit.

Il la suivit. Il la suivit comme le bœuf va à l’abattoir, comme l’oiseau se précipite dans le filet tendu. Il ne savait pas, pauvre fou, que c’était sa vie qu’il abandonnait dans cette rue sombre. Il croyait saisir la vie, justement. Il croyait à la fête. Il ne voyait pas le fil tranchant du rasoir qu’elle tenait discrètement, prête à trancher non sa chair, mais son âme, sa dignité, son avenir.

L’homme dans la bibliothèque posa sa plume. Ses doigts étaient tachés d’encre. La mèche de la lampe charbonnait, nécessitant d’être retaillée. Il ne la toucha pas tout de suite. Il laissa l’obscurité gagner un peu, comme elle avait gagné dans la ruelle.

C’est ça, le cœur de l’affaire, murmura-t-il à la page, comme si le jeune homme pouvait encore l’entendre. Elle te parle avec douceur, elle flatte ton orgueil, elle caresse tes sens. Mais ses pieds, si tu pouvais les voir sous les voiles… ses pieds descendent vers la mort. Ses pas mènent au séjour des ombres. Sa maison est un chemin qui s’enfonce, qui quitte la terre ferme pour les sables mouvants. Tu crois entrer dans une demeure, tu tombes dans une fosse.

Il ralluma la mèche avec des gestes lents. La lumière jaillit, crue, révélant la poussière et le grain du parchemin. Il écrivit la conclusion, non plus comme une histoire, mais comme une épitaphe : « Maintenant, mes fils, écoutez-moi… Ne laisse pas ton cœur s’égarer dans ses sentiers. Car nombreuses sont les victimes qu’elle a fait tomber, et nombreux sont ceux qu’elle a tués. Sa maison est le chemin du séjour des morts, qui descend vers les chambres de la mort. »

Il y avait une amertume dans sa bouche, comme un goût de cendre. Ce n’était pas de la condamnation, non. C’était le goût laissé par la vision trop nette de la chute, une chute si évitable, si stupide, si humaine. Une tragédie qui se jouait chaque soir, quelque part, sous la même lune indifférente, près d’un mur pareil, au son des mêmes promesses murmurées. Et toujours, le jeune homme croyait être le premier à vivre cette aventure, sans voir qu’il marchait sur les traces usées de tous ceux qui l’avaient précédé, droit vers la même pierre tombale anonyme.

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