La brume du matin, encore épaisse, accrochait ses lambeaux gris aux mâts des navires dans le port de Jaffa. Une odeur tenace de sel, de poisson et de bois goudronné imprégnait l’air immobile. Assis sur un ballot de cordages, un homme nommé Shimon frottait ses paumes calleuses l’une contre l’autre, non pour se réchauffer, mais comme pour y trouver une pensée tangible. Il fixait, sans vraiment la voir, l’agitation sourde du quai où des ombres chargées vaquaient déjà à leurs tâches.
Shimon n’était plus jeune. Des années d’observation patiente, d’écoute, et de silences pesants avaient creusé son visage et son esprit. Il servait, sans grand titre, auprès d’un fonctionnaire du roi, un homme dont le pouvoir n’était ni cruel ni juste, mais simplement présent, comme la pierre des fondations. Et c’est dans cette position d’observateur oblique que les paroles du Sage, celles qu’on murmurait parfois à l’écart des places publiques, lui revenaient sans cesse, telles les vagues contre la jetée.
« Qui est comme le sage ? » se répétait-il en lui-même. La vraie sagesse, il le sentait dans ses os, éclairait un visage, mais aussi le durcissait. Elle vous obligeait à voir. Et ce matin-là, il voyait. Il voyait le contremaître du port, la bouche tordue en un rictus autoritaire, frapper du fouet l’air trop près du dos courbé d’un débardeur trop lent. L’homme sursautait, se précipitait, les muscles saillants sous la peau moite. Obéissance immédiate. Shimon détourna les yeux. *« Je te dis : garde le commandement du roi, et cela à cause du serment fait à Dieu. »* Le serment… Le serment de l’ordre, de la paix civile, fragile toile tendue au-dessus du chaos. Se rebeller, c’était déchirer la toile et choir dans l’inconnu. Même si le cœur criait devant l’injustice.
Plus tard, dans la pénombre fraîche de la maison où travaillait son maître, Shimon déroula un rouleau de comptes. La lumière oblique d’une haute fenêtre découpait un carré de soleil poussiéreux sur les dalles. Son maître, Nathan, parlait à voix basse avec un autre notable. Ils évoquaient un impôt, une répartition, un nom tombé en disgrâce sans raison claire. Nathan haussa les épaules, un geste d’impuissance résignée. *« Ne te hâte pas de t’éloigner de lui, et ne persiste pas dans une chose mauvaise ; car il fait tout ce qui lui plaît. »* Le pouvoir du roi, comme le cours d’un fleuve en crue, suit son propre lit. Qui peut lui dire : « Que fais-tu ? » Shimon écoutait, la pointe de son stylet suspendue au-dessus de l’argile humide. L’impuissance avait un goût, âcre et familier.
Les jours passèrent, étouffants. Un après-midi, une rumeur traversa la ville comme un frisson fiévreux. Un homme, un petit propriétaire de vignes au nord, avait été arrêté. On disait qu’il avait parlé trop librement dans une auberge, qu’il avait évoqué la lourdeur du temps, l’avidité des préfets. Rien de bien concret, des murmures. Pourtant, les gardes étaient venus à l’aube. Il n’y eut pas de procès public, seulement une disparition. Sa famille, silencieuse et pâle, restait cloîtrée chez elle.
Le soir de ce jour-là, Shimon erra hors des murs, sur le sentier qui surplombait la mer. Le soleil couchant était une boule de cuivre enfonçant dans les eaux violettes. Il se souvint d’une phrase qui le hantait : *« Parce que la sentence contre les mauvaises actions ne s’exécute pas vite, le cœur des fils de l’homme se remplit en eux du désir de faire le mal. »* C’était cela, le venin. L’impunité visible, la lenteur de la justice. L’homme au vin, où était-il ? Peut-être déjà oublié. Et cette absence de châtiment immédiat encourageait d’autres à murmurer, à tricher, à aiguiser leur propre injustice en secret, persuadés qu’aucun regard ne voyait, qu’aucune main ne tomberait. Le système digestif du pouvoir était lent, obscur, et cette lenteur même corrompait les âmes.
Mais il y avait pire. Quelques jours plus tard, Nathan rentra, le visage fermé. Une affaire l’avait mis en présence d’un juge connu pour sa vénalité. Un homme riche, coupable de fraude évidente, avait été acquitté, son argent ayant parlé plus fort que les témoins. À l’inverse, un pauvre, accusé d’un vol mineur sur un coup de tête, avait été envoyé aux mines. La colère de Nathan était froide, désespérée. Shimon, en le servant, sentit le découragement comme une fumée âcre dans la pièce. *« Il y a un homme à qui le pouvoir est donné pour son malheur… »* Parfois, l’autorité ne faisait qu’amplifier la perversion de celui qui la détenait. Et les justes ? *« Des justes à qui il arrive selon l’œuvre des méchants, et des méchants à qui il arrive selon l’œuvre des justes. »* L’ordonnance du monde semblait brisée, les médailles inversées. La rétribution, cette belle idée des sages, se diluait dans le chaos des réalités.
Une nuit particulièrement noire, Shimon ne put trouver le sommeil. Il monta sur la terrasse de la maison. Le ciel était un drap sombre piqué d’étoiles froides. L’immensité silencieuse l’écrasa. Il pensa à tous les mystères qui lui échappaient : le destin de l’homme arrêté, la raison des succès des scélérats, la maladie qui frappait un enfant innocent dans le quartier des potiers, la soudaine prospérité d’un marchand sans scrupule. *« Tout cela, je l’ai vu, et j’ai appliqué mon cœur à toute œuvre qui se fait sous le soleil. Il est un temps où l’homme domine sur l’homme pour son malheur. »* Le puzzle était incomplet, des pièces manquaient, d’autres ne s’emboîtaient nulle part.
Et pourtant, au cœur de cette confusion, une étrange paix finit par descendre sur lui, non comme une réponse, mais comme une capacité à supporter l’absence de réponse. Le Sage ne promettait pas la clé du mystère, mais une manière de marcher à travers l’obscurité. *« Alors j’ai vu que l’homme ne peut pas découvrir l’œuvre qui se fait sous le soleil ; même si l’homme se fatigue à chercher, il ne découvrira pas ; et même si le sage prétend connaître, il ne peut pas découvrir. »* Cette humilité-là n’était pas un renoncement, mais un soulagement. Cesser de vouloir être Dieu. Cesser de croire que la justice humaine pourrait imiter parfaitement la justice divine, insondable.
Le dernier jour de son récit, Shimon accompagna Nathan à une cérémonie au temple. L’air était lourd d’encens et de psalmodies. Il regarda les fidèles, leurs visages tendus par l’espoir ou creusés par l’épreuve. Il ne vit plus seulement des injustices ou des paradoxes. Il vit des hommes et des femmes qui mangeaient, buvaient, aimaient, souffraient, et cherchaient, maladroitement, un peu de joie au milieu de l’ombre. *« C’est pourquoi je fais l’éloge de la joie, car il n’y a de bonheur pour l’homme sous le soleil qu’à manger, à boire et à se réjouir ; c’est là ce qui doit l’accompagner dans son travail, pendant les jours de vie que Dieu lui donne sous le soleil. »* Ce n’était pas un appel à l’insouciance, mais à la gratitude pour les fragments de lumière. Pour le goût de l’eau fraîche après la poussière du jour, pour le rire d’un ami, pour la fatigue honnête du travail accompli.
En quittant l’enceinte sacrée, Shimon leva les yeux vers le ciel. Le mystère demeurait entier, vaste, impénétrable. L’injustice aussi. La sagesse n’avait pas résolu l’énigme, elle lui avait seulement appris à l’habiter sans se briser. À obéir quand il le fallait pour le bien de tous, à reconnaître l’impuissance face au pouvoir arbitraire, à constater les effarants désordres du monde, et pourtant, à saisir fermement les modestes joies que chaque jour offrait, comme des perles de rosée sur une toile d’araignée au petit matin. C’était peu. C’était tout. Le soleil, indifférent et nécessaire, brillait sur le juste et l’injuste. Et l’homme, ce grain de poussière conscient, devait faire son chemin entre l’obéissance, le doute, et le bref éclat d’un contentement fragile, sans jamais percer le voile de l’Éternel.




