Bible Sacrée

La Prophétie de Babylone

La plume, une vieille connaissance aux reflets d’ébène usé par le temps, semblait hésiter au-dessus du rouleau. Dehors, le vent d’est apportait des senteurs de poussière et de feu lointain, un relent âcre qui collait à la gorge. J’écrivais, mais les mots venaient lentement, comme chargés du poids même de la vision qu’ils devaient porter. Ce n’était pas une parole pour aujourd’hui, ni pour demain. C’était pour un lendemain lointain, un jour où des yeux incrédules liraient ces lignes et verraient, dans l’encre séchée, l’ombre d’une chose accomplie.

L’Éternel avait parlé de Babylone. Non pas la cité de briques crues et de canaux, pas encore. Mais la Babylone à venir, celle dont le nom même deviendrait synonyme d’orgueil et de confusion. Je sentais le frisson de la parole dans mes os, ce tremblement qui n’a rien de la peur, mais tout de la solennité. « Annoncez, publiez, dressez un étendard », disait la voix intérieure, pressante. Comment décrire l’indescriptible ? Comment peindre la chute d’une montagne qui n’était encore qu’une colline à l’horizon ?

Je commençai par le son. Car les prophéties viennent souvent par les oreilles avant de passer par la main. Un son montait du nord, un grondement confus de nations en mouvement. C’était le bruit des Mèdes, rude et déterminé, un peuple dont les rois brûlaient de saisir ce qui ne leur appartenait pas. Leurs armées seraient comme un fléau de sauterelles sur un champ mûr, inexorable. Je vis, dans le creux de l’esprit, leurs arcs et leurs étendards, et je sus qu’ils étaient l’instrument, le marteau qui allait frapper.

Mais la prophétie n’est jamais seulement politique. Elle est tissée de justice et de mémoires anciennes. Alors les mots tournèrent, et je parlai d’Israël. De mon peuple, égaré, dispersé comme des brebis sans berger, ayant trouvé des pâtures empoisonnées sur les collines idolâtres. Ils avaient oublié le lieu du repos, le rocher de leur force. Une tristesse m’envahit, lourde comme la pierre du pressoir. Je décrivis leur errance, non pour les accabler, mais pour dire cette vérité fondamentale : il restait un chemin de retour. « Ils demanderont le chemin de Sion », griffonnai-je, l’encre tâchant le papyrus à l’endroit du mot « Sion ». Là-bas, ils tourneraient leurs faces, et ce mouvement même serait le début du salut. Une alliance éternelle, qui ne serait pas oubliée. C’était la corde d’espérance tendue au milieu du récit du jugement.

Puis, il fallait revenir à Babylone. La décrire non en stratège, mais en moraliste, en théologien. Sa condamnation venait de son cœur. « Elle s’est élevée contre l’Éternel, contre le Saint d’Israël. » C’était là le noyau de son péché. Son arrogance n’était pas simplement humaine ; elle était métaphysique. Elle se voyait éternelle, « la Dame des royaumes », insensible, invulnérable. Je dépeignis sa sécurité illusoire : ses remparts qui paraissaient des montagnes, ses greniers pleins à craquer, ses eaux abondantes. Tout cela serait soudain saisi de panique, un effroi divin qui glacerait le sang des guerriers et ferait trembler les mains des princes. La fuite, la débandade. Les murs, ces protecteurs, deviendraient des tombeaux. L’image me vint, violente et précise : elle serait « la première des nations à être conquise, mais la dernière à être imaginée comme telle ». Un désert sec, un repaire de chacals, une terre de stupeur où plus personne ne s’arrêterait. C’était le salaire de sa violence, le remboursement de la dette contractée quand elle avait brisé la terre et broyé les peuples.

Je levai les yeux, la main courbaturée. Le jour baissait, teintant la pièce d’un orangé poussiéreux. Je pensai à notre propre exil, à la nostalgie qui nous rongeait. Et la parole bifurqua de nouveau, se faisant douce, maternelle presque. « Ne crains pas, mon serviteur Jacob… Je serai avec toi. » La vengeance, ici, n’était pas une joie mauvaise. Elle était la rectification d’une balance faussée, le droit du faible enfin entendu. Babylone avait été une « coupe d’or » entre les mains de l’Éternel pour faire boire la terre l’ivresse de son jugement. Mais la coupe elle-même serait brisée. Le marteau qui a tout fracassé serait lui-même mis en pièces.

Je terminais sur un rugissement. Celui du vent du désert qui se lève, irrésistible, et balaye tout sur son passage. L’image du berger reprenant ses brebis, une à une, les comptant, pansant leurs blessures. Le contraste était absolu, voulu. D’un côté, le chaos et le néant pour l’oppresseur ; de l’autre, le pardon et le retour pour le repentir.

Je posai la plume. Le rouleau était couvert de caractères inégaux, de tâches, de passages où l’écriture se resserrait sous l’émotion ou s’étirait dans la description. Il ne serait pas parfait. Il ne devait pas l’être. C’était un témoignage, pas un traité. Une parole jetée dans le fleuve du temps, qui devait voyager loin, très loin, jusqu’à des rives que je ne verrais jamais. Dehors, le vent avait changé. Il venait maintenant de l’ouest, portant une fraîcheur ténue, comme la promesse d’une pluie lointaine. Je roulai le manuscrit lentement, le liant avec une cordelette usée. L’œuvre était faite. Le reste appartenait au temps, et à Celui qui le tient dans le creux de sa main.

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