Le jour avait cette clarté particulière qui suit les grandes pluies, quand l’air lavé semble porter plus loin le bruit des pas et des voix. Ils étaient réunis, comme souvent ces derniers temps, mais cette fois, c’était différent. Jésus était avec eux, et pourtant chacun sentait, sans oser se le dire tout à fait, que quelque chose était sur le point de changer. Une sorte de tension calme, à la façon dont le ciel pèse avant l’orage, bien que le soleil brillât sur les oliviers alentour.
Pierre, les mains encore marquées par le travail du poisson, se tenait légèrement à l’écart, observant le petit groupe. Il y avait Jean, bien sûr, au visage toujours aussi jeune et intense, les yeux fixés sur le Maître avec une attention qui ne faiblissait jamais. Les autres, une dizaine, discutaient à mi-voix, assis sur des pierres plates ou debout, adossés au mur de pierre sèche de la maison. L’odeur de l’huile d’olive et de la terre mouillée montait du sol.
Jésus parla, et les conversations s’éteignirent aussitôt. Sa voix n’était pas forte, mais elle portait, elle s’insinuait. Il leur rappela ce qu’ils avaient entendu, ce qu’ils avaient vu : Jean a baptisé d’eau, mais vous, c’est dans l’Esprit Saint que vous serez baptisés sous peu. Les mots résonnèrent dans le silence qui s’était fait. Baptême d’Esprit. L’idée était à la fois fascinante et vertigineuse. Quelques-uns échangèrent un regard. L’attente. C’était toujours cela, maintenant. Une attente qui pesait sur les épaules, qui rendait les repas silencieux, les nuits agitées.
Puis vint la question, presque maladroite dans sa spontanéité. Elle jaillit de l’assemblée, portée par une voix pleine d’une espérance terrestre, politique, qu’ils avaient tous partagée à un moment ou à un autre. « Seigneur, est-ce en ce temps-ci que tu rétabliras la royauté pour Israël ? » La question trahissait un rêve ancien, tenace, celui de voir les légions romaines chassées, le trône de David restauré dans sa splendeur. Un rêve simple, humain, trop humain.
La réponse de Jésus ne fut pas un reproche, mais elle les déplaça, les fit passer sur un autre terrain. « Il ne vous appartient pas de connaître les temps ou les moments que le Père a fixés de sa propre autorité. » Les temps et les moments. Ces choses qui échappent, qui appartiennent au secret du Père. Pierre sentit comme un apaisement à ces mots. La pression de l’horloge humaine se relâchait. Ils n’avaient pas à forcer le calendrier de Dieu. Mais il y avait une suite, une promesse active, immédiate : « Mais vous recevrez une puissance, celle du Saint-Esprit qui viendra sur vous, et vous serez mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu’aux extrémités de la terre. »
Jusqu’aux extrémités de la terre. L’expression était si vaste qu’elle en devenait abstraite. Pourtant, en la prononçant, Jésus semblait embrasser d’un regard l’ensemble de la cour, chaque visage, comme si chacun portait en germe ce voyage insensé. C’était à la fois une charge écrasante et une libération extraordinaire. Leur mission ne se limiterait pas à un territoire, à un peuple. Elle avait l’ampleur de la création.
Et puis, ce fut le moment. Tandis qu’ils le regardaient encore, Jésus se mit à s’élever. Ce n’était pas un envol spectaculaire. C’était lent, graduel, comme si la réalité elle-même le soulevait, le séparait d’eux par une distance croissante mais paisible. Pierre retint son souffle. Aucun mot. Juste le bruit du vent dans les branches des oliviers, le chant lointain d’un merle. Un nuage, blanc et dense, venu de nulle part, passa entre eux et lui, et quand il se dissipa, le ciel était vide. Vide et pourtant plein d’une présence récente, tangible.
Ils restèrent là, longtemps, le nez en l’air, comme des enfants abandonnés, scrutant cette étendue bleue où plus rien ne bougeait. Leurs yeux cherchaient une trace, un signe, le frémissement de l’air qui trahirait un passage. Rien. Seulement le ciel immense et indifférent de la fin de printemps.
Ce furent deux hommes en vêtements blancs qui les tirèrent de cette contemplation stupéfaite. Ils étaient là, soudain, sans qu’on les ait vus arriver. Leur présence n’était pas effrayante, mais elle imposait le silence. « Hommes de Galilée, pourquoi restez-vous à regarder vers le ciel ? Ce Jésus qui a été enlevé du milieu de vous vers le ciel viendra de la même manière que vous l’avez vu s’en aller vers le ciel. »
Les paroles étaient simples, directes. Elles ne niaient pas le mystère, elles le cadraient. Elles tournaient leur regard vers l’avenir et, surtout, vers la terre ferme sous leurs pieds. Le retour était promis, mais l’attente ne devait pas être une paralysie. C’était une mise en route.
Alors, ils redescendirent vers Jérusalem, depuis ce mont des Oliviers qui portait désormais le souvenir d’une absence et d’une promesse. La marche était silencieuse d’abord, puis les questions, les murmures reprirent, à mesure que la ville s’approchait, avec son odeur de marché, de fumée et de foule. Ils rentrèrent dans la chambre haute, cette pièce familière où les murs de pierre gardaient la fraîcheur. Tous étaient là, unis d’un même élan, les onze, et avec eux les femmes, Marie la mère de Jésus, et ses frères. Une communauté se reformait, non plus autour de la présence physique du Maître, mais autour d’un vide et d’une parole.
Les jours qui suivirent furent des jours de prière obstinée. Une prière qui n’avait rien de solennel ni de forcément très éloquent. C’était une persévérance. Ils parlaient à Dieu comme on parle à un père absent dont on attend le retour, avec des demandes, des silences, des reprises. Pierre, en observant les autres, sentait peu à peu se dessiner une nécessité. Onze. Le nombre sonnait faux. Il manquait quelqu’un. La place laissée vide par Judas était comme une blessure ouverte dans leur cercle. Il fallait la combler, non par oubli, mais par fidélité. Fidélité aux Écritures qui, disait Pierre en fouillant sa mémoire, avaient annoncé même cette trahison.
Il prit la parole un matin, alors qu’une centaine de personnes environ étaient réunies. Sa voix était rauque, un peu hésitante au début, puis elle se raffermit. Il parla de Judas, sans haine, avec une tristesse lourde. Il rappela les Psaumes. Il fallait, expliqua-t-il, que quelqu’un prenne la place dans ce ministère, pour être avec eux témoin de la résurrection. Pas n’importe qui. Quelqu’un qui avait tout suivi, depuis le baptême de Jean jusqu’à ce jour de l’enlèvement.
Ils en présentèrent deux. Joseph, qu’on appelait Barsabbas, et surnommé Justus, et Matthias. Deux visages connus, deux hommes qui avaient partagé le chemin, les risques, les espoirs déçus, les joies fulgurantes. Le choix était au-delà d’eux. Alors, dans la simplicité de ceux qui croient que Dieu conduit même le hasard, ils prièrent. « Toi, Seigneur, toi qui connais les cœurs de tous, montre-nous lequel de ces deux tu as choisi. »
Ils tirèrent au sort. Un geste antique, qui remettait tout entre les mains de l’Invisible. Le sort tomba sur Matthias. Et, sans autre cérémonie, il fut compté avec les onze apôtres. Il n’y eut pas d’acclamation, pas de vision. Juste un assentiment paisible. La communauté était à nouveau au complet, prête à attendre. Non plus les yeux fixés au ciel, mais le cœur ouvert, tourné vers la ville bruyante et le monde au-delà, dans l’attente obscure et confiante de la puissance promise. Le vent, dehors, faisait trembler les feuilles des oliviers. Il venait de nulle part, et allait partout.




