Le jour déclinait sur Thessalonique, une lumière d’ambre épaisse poussée par le vent du large. Dans l’atelier de Démétrios le foulon, l’air sentait la laine humide et le bois mouillé par les éclaboussures du canal. L’homme essuya ses mains rugueuses sur son tablier, le regard perdu vers la rue où les ombres s’allongeaient. La lettre était là, posée sur un ballot de tissu, les feuilles de papyrus déjà froissées par les nombreuses lectures. Ce n’était pas qu’une lettre ; c’était une voix, celle de Paul, absente mais présente dans chaque mot tracé à la hâte, chargé d’une inquiétude et d’un amour qui serrait le cœur.
Démétrios revoyait Silas, la voix chaude, et Timothée, plus jeune, dont les yeux brillaient en racontant leur fuite de Bérée. Ils avaient apporté ces mots comme on apporte de l’eau fraîche à un homme assoiffé. La communauté, si jeune, si fragile, ballotée entre les railleries des voisins et les doutes intimes, en avait besoin. Il prit le papyrus et relut, pour la énième fois, le début du quatrième enseignement.
*Pour le reste, frères…* L’appel résonnait dans le silence de l’atelier. Ce n’était pas un discours lointain, théorique. C’était une marche à suivre, tracée au couteau dans le réel de leurs vies. « Vous avez appris de nous comment il faut vous conduire pour plaire à Dieu », avait écrit Paul. Plaire à Dieu. L’idée semblait immense, vertigineuse. Pourtant, les mots qui suivaient l’ancraient dans la boue des chemins et la sueur des journées. Il s’agissait de ce corps, justement. De cette sexualité qui, ici, dans un port cosmopolite, se vivait comme un commerce ou un passe-temps. « Que chacun sache posséder son corps dans la sainteté et l’honneur, sans cette passion de désir comme les païens qui ne connaissent pas Dieu. »
Démétrios repensa à son voisin, Lysias, qui passait ses soirées dans les tavernes du port, et pour qui une femme n’était qu’un objet de consommation, vite pris, vite jeté. La sainteté n’était pas une fuite hors du monde, lui était venu la conviction. C’était une manière différente d’habiter son propre corps, un respect de soi qui était un reflet du respect dû au Créateur. C’était l’antithèse de cette frénésie qui consumait la cité. Il fallait se garder. Se préserver. Pas par peur, mais par amour pour Celui qui les avait appelés.
Le parchemin glissa entre ses doigts. Le ton changeait, devenait plus chaleureux, mais ferme. « Pour l’amour fraternel, vous n’avez pas besoin qu’on vous en écrive. » Un sourire effleura les lèvres de Démétrios. C’était vrai. Dans le feu des premières semaines, après le départ tumultueux de Paul, ils s’étaient serrés les coudes. La veuve Marcella partageait son pain avec le fils de Cléopas, qui avait perdu son travail à cause de sa nouvelle foi. On se réunissait à la nuit tombée, dans des maisons étroites, pour partanger un repas, prier, se souvenir des paroles de l’apôtre.
Mais Paul les exhortait à progresser encore. « Faites-le de plus en plus. » Toujours plus. L’amour n’était pas un état, mais une marche. Il pensa à un certain Aristarque, prompt à critiquer, à se retrancher derrière son savoir supérieur sur les Écritures. *Ayez l’ambition de vivre tranquillement*, écrivait Paul. Une ambition si paradoxale ! Non pas dominer, mais servir. Non pas se faire remarquer, mais faire son travail de ses propres mains. Démétrios regarda ses paumes calleuses. C’était ici, dans l’effort patient du foulage, dans l’honnêteté d’une transaction, que leur foi prenait corps. Pour qu’ils marchent honnêtement envers ceux du dehors. Le témoignage était dans la dignité du quotidien.
Puis venait le passage qui, il le savait, agitait certains cœurs. La question des endormis. La mort était venue frapper dans leur petite assemblée. Myrto, la mère de Jason, partie si soudainement lors de la dernière fièvre. Une tristesse lourde, teintée d’une angoisse sourde : qu’était-elle devenue ? Avaient-ils, ceux qui mouraient avant le Retour, manqué le rendez-vous ? Une douleur confuse, mêlée de superstition, pesait sur les survivants.
Les mots de Paul étaient alors comme une main posée sur une épaule qui tremble. « Nous ne voulons pas, frères, que vous soyez dans l’ignorance au sujet de ceux qui se sont endormis, afin que vous ne soyez pas attristés comme les autres qui n’ont pas d’espérance. » Les autres. Ceux qui, sur l’agora, parlaient du Hadès comme d’un royaume d’ombres inconsistantes, ou ne parlaient de rien, noyant leur peur dans les plaisirs. Leur tristesse était un puits sans fond.
Mais pour eux, c’était différent. Une espérance tissait le présent et l’avenir d’un fil d’or. Démétrios lut lentement, murmurant les phrases comme une incantation précieuse. « Si nous croyons que Jésus est mort et ressuscité, de même, avec lui, Dieu amènera ceux qui ce sont endormis. » La logique était simple, implacable, et bouleversante. La résurrection de Jésus n’était pas un exploit isolé. C’était la première pierre d’un édifice immense, le prélude d’une symphonie. Myrto n’était pas perdue. Elle était, d’une manière mystérieuse, « avec lui ». Et elle reviendrait *avec* lui.
L’image qui suivait le coupait le souffle à chaque fois. « Le Seigneur lui-même, à un signal, à la voix d’un archange, au son de la trompette de Dieu, descendra du ciel. » Ce n’était pas une discrète apparition spirituelle. C’était une irruption, un événement cosmique qui déchirerait le voile du ciel. Et alors, « les morts en Christ ressusciteront d’abord. Ensuite, nous les vivants, qui serons restés, nous serons enlevés avec eux sur les nuées à la rencontre du Seigneur dans les airs. »
Démétrios leva les yeux de la lettre. Dehors, le ciel théssalonicien, maintenant teinté de pourpre et d’indigo, était traversé de nuages bas, poussés par le vent de mer. *Sur les nuées… à la rencontre… dans les airs.* Les mots étaient audacieux, presque inconcevables. Ce n’était pas une fuite hors du monde, mais une convocation solennelle, une rencontre inaugurale. Comme quand une cité envoie ses notables à la rencontre de l’empereur qui arrive, pour l’escorter dans ses murs. Ils iraient à sa rencontre, tous ensemble, les ressuscités et les transformés, pour être *avec le Seigneur*, pour toujours.
Un profond apaisement, mêlé d’une attente vibrante, descendit en lui. Ce n’était pas une doctrine à débattre dans le vide. C’était une réalité à laquelle s’accrocher, une promesse qui donnait un sens à tout : à la mort de Myrto, à la fatigue de ses journées, à la lutte pour la pureté, à l’effort d’aimer. La tristesse n’était pas niée, mais traversée par la lumière de l’aube promise.
Il replia soigneusement le papyrus, le cœur léger et lourd à la fois. Léger d’espérance, lourd de la responsabilité de vivre, dès maintenant, à la hauteur de cet appel. Le dernier écho de la lettre résonna en lui : « Encouragez-vous donc les uns les autres par ces paroles. » Demain, il irait voir Aristarque. Non pour débattre, mais pour partager cette espérance. Et dans l’atelier, tandis que ses mains travailleraient la laine, son cœur veillerait, tourné vers ce ciel d’Orient d’où, un jour, viendrait la clarté définitive.




