Bible Sacrée

La Voix dans la Fumée

La chaleur, ce matin-là, était une présence de plus au sein du camp. Elle dansait en ondes tremblantes au-dessus du roc gris, elle alourdissait le lin des tuniques, elle tirait des gémissements aux bêtes attachées aux piquets. Le peuple, cette mer humaine échouée au pied de la montagne, observait un silence inhabituel. Depuis trois jours, ils s’étaient purifiés, avaient lavé leurs vêtements, s’étaient tenus à distance de cette pente interdite. Une attente tendue, presque douloureuse, pesait sur tout.

Moïse avait gravi le flanc de la montagne dès l’aube, sa silhouette se fondant peu à peu dans les éboulis et les ombres découpées. Maintenant, il n’était plus qu’un souvenir pour ceux d’en bas. La montagne elle-même, le Horeb, semblait changée. Ce n’était plus un simple amas de pierre et de terre brûlée par le soleil. Elle se tenait, massive, sous un ciel d’un bleu dur, comme retenant son souffle.

Soudain, ce ne fut plus du silence. Ce fut autre chose. Un vide dans le bruit du vent. Puis, un grondement venu des entrailles de la terre, si profond qu’on le sentit dans la poitrine avant de l’entendre. Des femmes serrèrent leurs enfants contre elles. Des hommes levèrent des visages anxieux. La montagne se mit à fumer, comme un feu de broussailles sous la rosée, mais une fumée épaisse, lourde, qui ne montait pas droit mais rampait sur les crêtes. Et dans cette fumée, quelque chose brûlait. Une lueur qui n’était pas celle du soleil, une clarté terrible, aveuglante et sombre à la fois, comme le cœur d’une fournaise vue de très loin.

Le tonnerre éclata, mais ce n’était pas un tonnerre de nuée. Il paraissait sortir de la pierre elle-même, roulement sur roulement, sans fin. Et avec le tonnerre, des voix. Non, une Voix. Elle emplissait tout l’espace entre le ciel et le désert, elle faisait vibrer l’air, elle faisait trembler les genoux. Elle n’avait pas de mots encore, seulement une puissance qui réduisait l’âme à sa nudité. Les gens reculèrent instinctivement, un mouvement de marée effrayée. Ils se tinrent loin, le cœur battant à se rompre, et dirent entre eux, dans des chuchotements rauques : « Que Moïse nous parle, et nous écouterons. Mais que Dieu ne nous parle point, de peur que nous ne mourions. »

Et la Voix prit des mots. Ils ne vinrent pas comme des paroles humaines, douces ou rudes. Ils vinrent comme des blocs de granit, taillés dans l’éternité, portés par le souffle du monde naissant.

**« Je suis l’Éternel, ton Dieu, qui t’ai fait sortir du pays d’Égypte, de la maison de servitude. »**

La proclamation tomba, non comme un titre, mais comme une fondation. Elle rappelait la boue des briques, le fouet des gardes, le cri de délivrance au bord de la mer. C’était une identité et un acte. Dieu se nommait par ce qu’il avait fait pour eux. Avant toute exigence, il y avait ce don.

Puis vint le premier commandement, logique et vertigineux comme l’est la vérité.
**« Tu n’auras pas d’autres dieux devant ma face. »**
Dans le silence qui suivit ces paroles, on aurait pu entendre le souvenir tintant des amulettes égyptiennes, le chuchotement des vieux noms cananéens, la tentation toujours vivante de donner un visage à l’invisible, un lieu au pouvoir. C’était un appel à une fidélité absolue, à regarder seulement vers Celui qui avait parlé dans le feu.

Le second frappa par sa matérialité.
**« Tu ne te feras point d’image taillée… Tu ne te prosterneras point devant elles… »**
L’esprit humain, si habile à sculpter le bois, à fondre le métal, à adorer le travail de ses mains, se voyait interdit de représentation. Le Dieu du Sinaï refusait la prison d’une forme. Il demeurait libre, et voulait que leur adoration le soit aussi. C’était une protection contre la réduction du divin à un objet, à une idole qu’on pourrait posséder, manipuler, ranger.

Le troisième commandement fit frémir les lèvres des anciens.
**« Tu n’invoqueras point le nom de l’Éternel, ton Dieu, en vain… »**
Le Nom. Le Tétragramme, indicible, porteur de toute l’essence. Ne pas le lier à un serment frivole, à une incantation magique, à un mensonge. Le nom de Dieu devait rester sanctifié, séparé, lourd de tout le poids de son être. Le prononcer était une chose grave, qui engageait l’existence tout entière.

Le quatrième apporta une étrange douceur dans cette terreur.
**« Souviens-toi du jour du repos, pour le sanctifier… »**
Au milieu des commandements qui disaient « tu ne… », celui-ci disait « souviens-toi ». Il inscrivait un rythme dans le temps, une respiration dans la vie. Six jours pour le labeur, pour la lutte avec la terre et les bêtes. Et le septième, arrêt. Repos pour tous, maître, serviteur, bête, étranger. Une libération hebdomadaire, une imitation du Dieu qui s’était reposé après l’œuvre de la création. C’était un commandement de grâce, une sanctification du temps lui-même.

Puis la Voix descendit des hauteurs de la relation avec Dieu vers le terrain familier, raboteux, des relations humaines.
**« Honore ton père et ta mère… »**
L’ordre social commençait là, dans cette cellule première. Honorer, ce n’était pas seulement obéir enfant, c’était porter le respect jusqu’à la vieillesse, maintenir le lien des générations, reconnaître la source de la vie. Une promesse y était attachée, terre à terre et précieuse : « afin que tes jours se prolongent sur la terre ».

Les commandements qui suivirent tombèrent comme des coupes de justice, traçant des limites nettes autour du prochain.
**« Tu ne tueras point. »**
La vie, don de Dieu, était déclarée inviolable. Une barrière absolue contre le sang versé.
**« Tu ne commettras point d’adultère. »**
La fidélité de l’alliance humaine était protégée, le lien conjugal sanctifié contre la convoitise et la trahison.
**« Tu ne déroberas point. »**
La possession, fruit du travail, était garantie. Le vol, acte de violence contre la paix sociale, était proscrit.
**« Tu ne porteras point de faux témoignage contre ton prochain. »**
La parole était mise sous garde. La langue, si prompte à détruire, devait servir la vérité et la justice, surtout devant les tribunaux où une vie pouvait basculer sur un mensonge.

Enfin, le dernier commandement plongea dans les profondeurs cachées du cœur.
**« Tu ne convoiteras point… »**
Il ne visait plus l’acte, mais le désir qui l’enfante. La maison, la femme, le serviteur, le bœuf, l’âne… tout ce qui appartient à l’autre. La loi divine traquait la racine du mal : cette envie qui ronge de l’intérieur et prépare tous les méfaits. C’était une exigence d’intégrité totale, intérieure et extérieure.

La Voix cessa. Le dernier mot, « ton prochain », sembla résonner longtemps dans l’air immobile. Puis les tonnerres reprirent, les éclairs zébrèrent la fumée, le cor retentit, si fort, si long, que le peuple trembla de tous ses membres. La montagne était entièrement enveloppée d’une brume fuligineuse où jouaient des lueurs d’incendie.

Ils restèrent là, prostrés, le visage contre le sable. La crainte les avait transpercés. Ces paroles n’étaient pas des suggestions. Elles étaient des fondements, des garde-fous, le tracé d’un chemin de vie au bord d’un précipice. Elles venaient d’un Dieu saint, terrible dans sa gloire, et pourtant, elles commençaient par un rappel de leur libération. La loi était donnée à des hommes déjà sauvés. C’était le cadre de leur liberté nouvelle, non son prix.

Longtemps après, quand le silence se fit à nouveau, un silence normal, fait du vent et du cri lointain d’un oiseau, ils osèrent relever la tête. La montagne redevenait une montagne. La fumée se dissipait. La lumière du jour, pâlie, semblait étrange.

Ils attendirent Moïse. Ils attendirent celui qui avait osé s’approcher de l’obscurité où Dieu était, et qui devait maintenant redescendre, portant sur son visage et dans son cœur la gravité de ces paroles de feu, pour les leur enseigner, les graver dans leur mémoire, et en faire la charte fragile et sublime de leur vie commune, au seuil de la terre promise.

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