Bible Sacrée

La Bataille des Eaux de Mérom

Le froid venait de la mer, et avec lui, une rumeur. Elle avait cheminé le long des routes commerciales, grossie dans les tavernes enfumées de Sidon, chuchotée par les caravaniers le long du Jourdain gonflé par les pluies. À Silo, où la tente de la Rencontre dressait sa blancheur sobre parmi les demeures de pierre, Josué l’avait perçue bien avant que les éclaireurs ne viennent, essoufflés, confirmer ses craintes.

Ce n’était plus une coalition de roitelets locaux, une armée dressée dans la panique. Non. Cette fois, c’était une convocation, délibérée, calculée. Jabin, roi de Hatsor, la vieille cité fortifiée qui dominait les routes du nord, avait envoyé des messages. Et ils avaient été écoutés. Aux rois de Madon, de Shimron, d’Acshaph, étaient venus s’ajouter ceux des contreforts montagneux, au sud de la mer de Galilée, et ceux des plaines à l’est. Une armée innombrable, disaient les rapports, comme le sable au bord de la grande mer. Et surtout, ils avaient des chars. Des centaines de chars de guerre, ces machines terrifiantes dont le seul grincement des essieux glaçait le sang des fantassins.

Josué sortit de sa tente, l’air humide lui fouettant le visage. La nuit était claire, piquée d’étoiles froides. Il pensa à Moïse, à la mer des Jones, à cette foi qui déplaçait des montagnes d’eau. Un poids, familier et lourd, s’installa dans sa poitrine. Le poids du peuple, de l’héritage, de la promesse. Il rentra, et dans la pénombre huileuse, il parla. Non pas à ses officiers, pas encore. Il parla à Celui dont la présence emplissait le silence. Il n’y eut pas de tonnerre, pas de voix audible. Seulement une certitude, qui se déposa en lui comme la rosée sur la laine des tentes au petit matin. Une certitude glaçante de devoir, et une étrange paix.

Les jours suivants, le camp fut un bourdonnement organisé. On aiguisa les épées de bronze, on vérifia les courroies des boucliers. Mais les ordres de Josué surprirent. Pas de retranchement défensif autour de Silo. Pas de préparation à un siège. On se mettrait en marche. Vers le nord, droit vers cette coalition. Et surtout, vers ces chars.

« Ils rassemblent leurs forces près des eaux de Mérom, » expliqua-t-il aux chefs de tribu, dont les visages étaient graves. « Le terrain y est découvert, favorable à leurs attelages. C’est là que nous les affronterons. »

Un murmure inquiet parcourut l’assemblée. Affronter des chars en plaine ? C’était un suicide. Josué lut la peur dans leurs yeux. Il posa ses mains, marquées par le temps et le maniement de l’épée, sur la table grossière.

« Ne soyez pas terrifiés devant eux, » dit-il, et sa voix était basse mais portait à l’arrière de la tente. « Car demain, à cette heure-ci, l’Éternel les livrera tous, frappés, devant Israël. Vous, vous leur hâcherez les jarrets des chevaux et vous brûlerez leurs chars. »

L’ordre était brutal, concret. Il ne s’agissait pas de capturer ce fer de lance de l’armée ennemie, mais de le détruire. Le rendre inutilisable à jamais. La parole fit son effet. La peur ne disparut pas, mais elle fut canalisée, transformée en une résolution farouche.

La marche fut longue. Ils quittèrent les collines de Cisjordanie, descendant vers la dépression du Jourdain avant de remonter vers les contreforts de Galilée. L’air changea, devenant plus vif, chargé de l’odeur des pins et de la terre humide. Puis ils les virent.

Depuis les dernières crêtes, avant d’atteindre le bassin de Mérom, le spectacle arrêta net la colonne. La plaine en contrebas grouillait de vie. Des tentes par milliers, tachetant les prés d’ocre et de noir. Et surtout, les chars. Rangés en formations serrées, ils brillaient faiblement sous un soleil voilé. Le bois des essieux, le bronze des roues, le cuir des harnais. On distinguait les chevaux, soufflant des nuages de vapeur dans l’air froid. Le grondement du camp montait jusqu’à eux, rumeur sourde ponctuée par des hennissements aigus et le cliquetis métallique des armures.

Josué les observa longuement. Il ne pria pas à haute voix. Ses lèvres remuèrent à peine. Puis il se tourna vers ses hommes. Son visage était de pierre, mais ses yeux brillaient d’une lumière intérieure.

« Maintenant, » dit-il simplement.

Ils attaquèrent à l’aube suivante, alors qu’une brume lactée stagnait encore dans les dépressions de la plaine. Il n’y eut pas de grand discours, pas de cri de guerre uniforme. Ce fut un déferlement silencieux d’abord, puis un rugissement qui jaillit de milliers de gorges lorsque la première ligne dévala la pente.

La surprise fut totale. Les sentinelles ennemies, habituées à la lenteur de déploiement des armées de l’époque, ne s’attendaient pas à une attaque aussi soudaine, aussi directe. Le chaos s’empara du camp. Des hommes sortaient en titubant de leurs tentes, cherchant leurs armes, hurlant des ordres contradictoires.

Mais le vrai choc se produisit au niveau des chars. Les conducteurs, des aristocrates guerriers, coururent vers leurs machines. Ils s’attendaient à former une ligne de front, à écraser l’infanterie adverse sous leurs roues. Mais Josué avait divisé ses forces en cohortes mobiles, agiles, qui se faufilèrent entre les premiers rangs désorganisés et frappèrent directement les écuries improvisées.

Ce ne fut pas une bataille de héros, mais une boucherie d’équarrisseurs. Des hommes d’Israël, armés de lourdes haches et de faucilles de guerre, se ruèrent sur les attelages. Le bruit fut atroce : le craquement de l’os quand le tendon du jarret cédait sous le tranchant, le hennissement de terreur et de douleur des chevaux qui s’effondraient, traînant leurs chars dans leur chute. La fumée commença bientôt à s’élever, âcre et noire, alors qu’on mettait le feu aux chars renversés, le bois sec et la peinture prenant rapidement aux flammes nourries par le cuir et l’huile.

Sans leurs chars, le cœur de l’armée coalisée fut tranché. La panique, déjà latente, devint torrentielle. Les soldats, pour beaucoup des mercenaires ou des levées de villages, ne songèrent plus qu’à fuir. La bataille se transforma en une longue traque. Josué et ses hommes les pourchassèrent vers l’ouest, jusqu’aux puissantes cités de Sidon et de Misrephoth-Maïm, et vers l’est, jusqu’à la vallée de Mitspa. La fatigue était une brume dans la tête des hommes d’Israël, leurs bras étaient lourds à force de frapper, mais l’ordre tenait, implacable.

Puis vint le tour de Hatsor elle-même, la tête de toute cette conspiration. La cité, imposante sur sa colline, ses murs épais semblant défier le ciel. Ils prirent la ville au fil de l’épée. Josué se tenait sur les débris de la porte principale, regardant la fumée s’élever non seulement des maisons, mais du palais même de Jabin. Un vieil officier, le visage noirci de suie, s’approcha.

« Et la ville, mon seigneur ? Elle est forte. On pourrait y installer une garnison. »

Josué regarda les pierres de taille, les remparts solides. Il se souvint des instructions anciennes, de la nécessité de ne pas se laisser séduire par les dieux de pierre de ce pays. Hatsor était plus qu’une ville. C’était un symbole, le siège d’un pouvoir qui avait tenté d’étouffer la promesse dans l’œuf.

« Non, » dit-il, et sa voix était rauque de poussière et d’une tristesse profonde. « Brûlez-la. Brûlez Hatsor toute entière. »

Le feu fut long à prendre, mais une fois qu’il eut saisi les poutres de cèdre et les réserves d’huile, il devint une fournaise visible de loin. La chaleur déformait l’air, et Josué, en se retirant, crut voir dans les flammes dansantes non un triomphe, mais le reflet d’un jugement terrible et nécessaire.

Les autres villes, celles des rois alliés à Jabin, tombèrent les unes après les autres. Certaines furent prises d’assaut, d’autres se rendirent après avoir entendu le sort de Hatsor. Mais il y eut une exception. Sur les collines, des citadelles perchées, presque inaccessibles, résistèrent. Gaza, Gath, Asdod… Ces forteresses du sud, dans le pays des Philistins, restèrent hors d’atteinte. Josué les observa de loin. La promesse avait des limites géographiques, et la patience divine un calendrier qui dépassait le sien. Il les laissa donc. Pour l’heure.

La guerre dura des années, en réalité. Des campagnes courtes, vives, suivies de longues périodes de consolidation. Josué vieillissait. Ses cheveux grisonnaient, ses articulations le faisaient souffrir les jours de pluie. Parfois, la nuit, il revoyait les yeux affolés des chevaux à Mérom, ou la lueur de l’incendie de Hatsor se reflétant dans les eaux noires d’un lac. Il avait obéi. Scrupuleusement. Il avait pris tout le pays, la montagne, le Néguev, la plaine, les contreforts. Et il avait anéanti les Ânakim, ces géants qui avaient jadis terrifié les espions de Moïse, des citadelles comme Hébron, Debir, Anab.

Le pays se reposa enfin de la guerre. Le silence qui tomba n’était pas un silence vide, mais un silence lourd de possibles, de douleur enfouie, et d’une promesse à présent ancrée dans le sol, payée au prix fort. Josué, assis à l’entrée de sa tente à Silo, regardait les colombes voler au-dessus des champs désormais pacifiques. Le froid venait toujours de la mer, mais il n’apportait plus de rumeurs d’armées. Seulement le vent, et le souffle ténu, toujours présent, de Celui qui avait tenu Sa parole. Une parole exigeante, terrible, et qui, Josué le savait au plus profond de son âme usée, était la seule chose qui donnait un sens à toute cette cendre et à toute cette espérance.

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