Bible Sacrée

L’Épreuve du Faux Prophète

Le soleil couchant étirait les ombres des tentes, longues et maigres comme des regrets. La poussière du jour, soulevée par les troupeaux revenant au baraillage, dansait encore dans l’air chaud, imprégnée de l’odeur du feu de bois, de la laine mouillée et des galettes d’orge. Dans le camp d’Israël, posé comme un défi fragile au seuil du pays promis, le silence du soir n’était jamais complet. Il était traversé de bêlements lointains, du grincement d’une meule, du rire étouffé des enfants qu’on faisait taire.

Éliézer, les mains calleuses nouées sur son bâton de néflier, observait le mouvement familier. Ses yeux, plissés par des années sous le soleil du désert, voyaient autre chose que cette quiétude apparente. Il voyait la tension, fine comme un fil de laine tendu à se rompre. La mémoire des idoles d’Égypte, lourdes et dorées, s’était estompée, mais une autre tentation, plus insidieuse, rôdait aux marges du camp. Celle des dieux des Cananéens, de ces Baals qui promettaient la fertilité des champs dès que l’on franchirait le Jourdain. Une promesse tangible, concrète, pour des hommes qui avaient usé leurs sandales sur le sable.

C’est dans ce terreau d’attente inquiète que surgit Mica. Il n’était pas un étranger. Fils de Yonadab, de la tribu de Juda, il avait partagé la manne et l’épreuve. Un homme au regard brillant, à la parole persuasive, dont les mains semblaient porter une chaleur inhabituelle. D’abord, ce ne furent que des murmures. On disait qu’il avait prié pour l’enfant fiévreux de la veuve Tsila, et que la fièvre était tombée au matin. On chuchotait qu’il avait prédit la venue d’une caravane de Madianites trois jours avant qu’elle n’apparaisse à l’horizon. Des signes, rien que des signes. Mais dans la bouche des gens, ces signes prenaient un poids lourd, précieux.

Un soir, Mica se dressa près de la pierre du conseil. Le feu crépitait, jetant des lueurs mouvantes sur son visage austère. Sa voix, claire et mélodieuse, portait plus loin que celles des anciens.

« Frères ! Écoutez non ma voix, mais celle de l’Éternel qui parle à mon cœur ! Nous avons traversé le désert de la sécheresse. Il nous conduit maintenant vers une terre d’abondance. Mais cette terre a ses lois, des lois anciennes qui touchent la terre elle-même. L’Éternel, notre Libérateur, est un Dieu du ciel et de la marche. Les dieux de Canaan, eux, sont de la terre et de la sève. Faut-il les mépriser ? Ne pourrions-nous pas, dans une sagesse nouvelle, reconnaître leur puissance sur le sol que nous allons fouler ? Honorer Asherah dans le bosquet sacré, ne serait-ce pas s’assurer la bienveillance des sources et des arbres fruitiers ? »

Un frisson parcourut l’assemblée. Ce n’était pas un reniement brutal, c’était une porte entrouverte, une suggestion enveloppée dans le miel de la prospérité. Éliézer sentit un froid lui parcourir l’échine, malgré la chaleur du feu. Les paroles de Moïse lui revinrent en mémoire, lourdes comme des tables de pierre : *Si un prophète surgit au milieu de toi, et qu’il produit un signe ou un prodige, et que ce signe ou ce prodige dont il t’a parlé se réalise, et qu’il te dise : “Allons après d’autres dieux” – tu n’écouteras pas les paroles de ce prophète.*

Les jours suivants, un groupe se forma autour de Mica. Des jeunes, avides d’un avenir facile, des cultivateurs anxieux à l’idée des mauvaises récoltes. Il parlait de visions, d’un culte simplifié, adapté. « L’Éternel est trop grand, trop distant, murmurait-il. Ces dieux-ci, on peut les toucher, les apaiser par une offrande simple. » Il accomplissait encore des gestes qui stupéfiaient : il semblait guérir des maux d’estomac, calmer les bêtes agitées. Le signe se réalisait, précis, troublant. Et le poison coulait, doucement.

Éliézer alla trouver les anciens. Leur conseil se tenait sous une tente usée par le vent. L’air y était épais, chargé d’angoisse.

« Ce qu’il fait est réel, reconnut Shaphat, le plus âgé, les mains tremblantes. L’enfant de Tsila est bien guéri. La caravane est bien venue. »

« Justement ! tonna Éliézer, dont la voix rauque rompit le consensus peureux. C’est l’épreuve ! L’Éternel l’a dit : Il met à l’épreuve notre attachement. Le signe n’est pas un sceau de vérité. C’est un appât. Regardez où mène sa parole : vers les bosquets d’Asherah, vers les hauts-lieux ! Il nous détourne du chemin, un pas après l’autre. »

Le déchirement était là, cruel. Mica était des leurs. Son père, Yonadab, un homme droit, pleurait de honte et de colère. La séduction était réelle, enveloppante. Certains parlaient de « dialogue », de « comprendre » les dieux du pays pour mieux les dompter. Le fil de laine était sur le point de casser.

Alors vint l’affrontement public. C’était un matin de vent chaud, le *hamsin*. Mica, entouré de ses partisans, déclara qu’un signe allait se produire à midi précis : l’eau du petit puits près de sa tente deviendrait douce comme du miel, preuve de la faveur des puissances de la terre. La foule se pressa, curieuse, avide de merveilleux.

Éliézer, poussé par une force qui le dépassait, se fraya un chemin. Son visage était gris de poussière et de détermination. Il ne regarda pas le puits. Il regarda les gens, ses frères, ses sœurs.

« Vous ! cria-t-il, et sa voix brisa le bourdonnement excité. Vous qui avez vu la colonne de feu et la mer s’ouvrir ! Vous qui avez tremblé au pied de la montagne fumante ! Aujourd’hui, vous seriez séduits par un peu d’eau adoucie ? L’Éternel vous a fait sortir de la maison de servitude. Il vous parle par la Loi, claire, exigeante. Et aujourd’hui, on vous murmure d’aller servir des dieux que vos pères n’ont pas connus, des dieux de pierre et de bois qui sont à portée de main ? Le signe, oui, il aura lieu peut-être. Mais écoutez ses paroles, seulement ses paroles ! Elles sentent la tombe et l’oubli. »

Un silence tomba, plus lourd que la chaleur. On entendit le vent siffler sur les cordages des tentes. L’argument n’était pas dans le prodige. Il était dans la destination des paroles. Et soudain, pour beaucoup, le voile se déchira. La guérison, la prédiction… c’était le leurre. La direction indiquée était une pente douce vers l’oubli de l’Alliance.

Mica, voyant les visages se fermer, voulut parler. Mais Yonadab, son propre père, se leva. Son vieux corps était droit, son visage ravagé de douleur, mais sa voix ne trembla pas.

« Mon fils est un pierre d’achoppement. Sa bouche distille le poison. L’Éternel est un. Point d’autre. » Ces simples mots, venus de là où la chair saigne le plus, firent plus que tous les discours.

Il n’y eut pas de miracle au puits ce jour-là. L’eau resta saumâtre. Le signe annoncé ne vint pas. Ou peut-être que si, mais plus personne n’était là pour le voir. La foule s’était dispersée, lourde d’une tristesse solennelle.

Le processus fut terrible, d’une rigueur qui glaçait le sang. Conforme à la loi inexorable du Deutéronome. Il n’y eut pas de haine bruyante, mais un deuil grave. Ce fut la communauté tout entière, blessée, qui dut agir pour extirper le mal. L’attachement à l’Alliance passait avant les liens du sang, avant l’éblouissement du prodige. C’était un acte de foi terrible, un renoncement à toute facilité.

Plus tard, dans le silence retrouvé du soir, Éliézer regardait les étoiles percer la pourpre du ciel. L’épreuve avait laissé une cicatrice amère sur le camp. Mais le fil, ce fil ténu de la fidélité, n’avait pas rompu. Il avait tenu, non par la grandeur des miracles, mais par l’écoute obstinée d’une Parole plus forte que les signes, plus profonde que le désir d’une terre facile. Le désert avait enseigné la soif. Ce jour avait enseigné que la plus grande soif n’est pas celle que peut étancher une eau miraculeuse, mais celle de la présence de l’Unique, même dans l’aridité de l’obéissance. Et cette leçon, ils l’emporteraient avec eux, de l’autre côté du Jourdain.

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