La nuit était épaisse sur Gabaon, une couverture lourde et étoilée qui semblait étouffer les bruits du jour. L’air sentait le feu de bois froid et la terre sèche. Salomon, allongé sur une couverture de laine rugueuse, ne trouvait pas le sommeil. Le poids de la couronne, encore neuve sur son front, lui comprimait les tempes même lorsqu’il l’avait ôtée. Il revoyait le regard de son père David, à la fin, cette lueur à la fois tendre et inquiète. « Sois fort, mon fils. Sois un homme selon le cœur de l’Éternel. » Les mots résonnaient comme un ordre impossible.
Il se leva enfin, repoussant la couverture. La fraîcheur du sol de pierre lui monta le long des jambes. C’était ici, sur le haut lieu, qu’il était venu offrir des sacrifices. Mille holocaustes. La fumée grasse et sucrée lui collait encore à la peau, aux vêtements. Il se sentait à la fois vide et trop plein. Vide de certitude, plein d’un vertige immense. Le royaume s’étendait dans les ténèbres, au-delà des collines, peuplé de visages inconnus, de disputes, de misères, de complexités dont il ne soupçonnait même pas l’existence. Comment régner ? Comment trancher, diriger, bâtir ? Il n’était qu’un jeune homme, un « petit enfant » comme il le pensait lui-même avec une amertume sincere, ne sachant comment sortir ni entrer.
La fatigue finit par le terrasser, un sommeil de plomb qui n’avait rien de paisible. Et ce fut dans ce sommeil que l’Éternel vint. Non pas en tonnerre, ni en vision fulgurante. Ce fut une présence, soudaine et absolue, qui emplissait le songe sans laisser d’espace pour le doute. Une voix, non pas entendue par les oreilles, mais reçue directement dans la substance de son être.
« Demande ce que tu veux que je te donne. »
La question planait, immense dans sa simplicité. Elle n’était pas un test piégé, mais une ouverture infinie. Salomon, dans la réalité du songe, sentit son cœur se serrer, puis se dilater. Toutes les possibilités humaines défilèrent. Une longue vie ? Elle finit toujours. Des richesses ? Elles alourdissent l’âme. La mort de ses ennemis ? Ils renaissent sans cesse. Le pouvoir pur ? C’est un fantôme qui dévore.
Alors les paroles jaillirent, non apprises, non calculées, mais comme l’eau d’une source qui trouve enfin sa fissure.
« Tu as montré une grande bienveillance à mon père David, parce qu’il marchait devant toi dans la fidélité, la justice, la droiture du cœur. Et tu lui as gardé cette grande bienveillance, tu lui as donné un fils qui est assis sur son trône en ce jour. Maintenant, Éternel, mon Dieu, c’est toi qui m’as fait roi à la place de David, mon père. Or, je ne suis qu’un jeune homme, je ne sais comment sortir ni entrer. Et ton serviteur est au milieu de ton peuple que tu as choisi, peuple nombreux, si nombreux qu’on ne peut ni le compter ni le dénombrer. Donne donc à ton serviteur un cœur qui écoute, pour juger ton peuple, pour discerner entre le bien et le mal. Car qui pourrait juger ton peuple, ce peuple si considérable ? »
Il se tut. Le silence qui suivit fut d’une qualité différente, un silence approuvateur, chaleureux. La voix reprit, et Salomon perçut en elle une nuance de joie, une satisfaction profonde.
« Parce que tu as demandé cela, parce que tu n’as pas demandé pour toi de longs jours, ni les richesses, ni la mort de tes ennemis, mais que tu as demandé pour toi du discernement pour entendre la justice, voici : je fais selon ta parole. Je te donne un cœur sage et intelligent, tel qu’il n’y en a eu avant toi et qu’il n’y en aura après toi. Et même ce que tu n’as pas demandé, je te le donne aussi : et les richesses, et la gloire, de sorte que parmi les rois, il n’y en aura pas comme toi, tous les jours de ta vie. Et si tu marches dans mes voies, en gardant mes lois et mes commandements comme David, ton père, je prolongerai tes jours. »
Puis la présence se retira, non pas brutalement, mais comme la marée qui se retire, laissant le sable imbibé, différent.
Salomon se réveilla. Ce n’était pas un sursaut. Ses yeux s’ouvrirent sur l’aube naissante, une lueur grise et rose à l’horizon. Le monde était le même. Et pourtant, tout était transformé. Ce n’était pas une connaissance nouvelle qui emplissait son esprit, pas un livre de lois qui se serait ouvert dans sa tête. C’était une orientation. Une capacité à écouter, vraiment écouter, au-delà des mots. Une disposition du cœur. Il posa la main sur sa poitrine, sentit le battement calme, régulier. Un cœur qui écoute. C’était cela.
Les jours qui suivirent le retour à Jérusalem furent d’une activité normale. Puis vint cette matinée où l’affaire lui fut présentée. Deux femmes. Elles venaient des bas quartiers, des maisons serrées où les murs étaient fins et les vies transparentes. Elles étaient prostituées. Leurs visages étaient durs, marqués par la misère et une colère rentrée qui faisait trembler leurs mains. Elles se tenaient devant lui, dans la salle de jugement, et l’une hurlait pendant que l’autre pleurait d’un chagrin muet, désespéré.
L’histoire était sordide et simple. Elles habitaient la même maison. Chacune avait mis au monde un fils, à trois jours d’intervalle. La nuit précédente, l’un des enfants était mort, étouffé dans le sommeil par sa propre mère, qui l’avait couché sur elle. Et cette femme, dans la nuit silencieuse, avait échangé les enfants. Elle avait pris le fils vivant de sa compagne et avait posé son propre enfant mort dans les bras de l’autre. Au matin, dans la pénombre, la supercherie avait été découverte. Mais chacune maintenant clamait que l’enfant vivant était le sien. Il n’y avait pas de témoin. Juste leur parole contre la parole de l’autre.
Salomon les écouta. Il les écouta vraiment. Il entendit la rage stridente de la première, une fureur trop théâtrale, coupante comme un couteau. Il vit ses yeux qui évitaient de regarder l’enfant, posé sur une couverture à terre. Il entendit les sanglots rauques de la seconde, un désespoir qui creusait son visage, et il vit comment son corps était toujours légèrement tourné vers le nourrisson, comme aimanté par lui, même lorsqu’elle se tordait les mains de douleur.
La salle était silencieuse, retenant son souffle. Les conseillers, les gardes, les curieux massés à l’entendre attendaient la sentence. Comment trancher ? Sur quel indice ? C’était une impasse.
Alors cela vint. Non pas comme une inspiration soudaine, mais comme une évidence qui se déploya en lui, tranquille, implacable. La vraie nature de l’amour maternel. Non pas un sentiment doux, mais une force sauvage, un instinct de protection absolu, qui préfère la perte à la possession meurtrière.
Il ordonna qu’on lui apporte une épée. Le métal nu étincela dans la lumière de la salle. Un frisson parcourut l’assistance.
« Partagez l’enfant vivant en deux, dit Salomon, la voix neutre, presque lasse. Donnez une moitié à l’une, une moitié à l’autre. »
Un instant de stupeur glaciale.
Puis la femme dont la colère était si bruyante serra les mâchoires. Son regard se fit dur, approuvant. Une lueur de victoire cruelle y passa. « Oui ! Qu’il ne soit ni à moi ni à toi ! Qu’on le partage ! »
Mais l’autre femme. Un cri lui déchira la gorge, un son si rauque, si profond qu’il fit sursauter tout le monde. Elle se jeta presque en avant, les mains tendues comme pour arrêter le geste imaginaire du garde.
« Non ! Grâce, mon seigneur ! Donnez-lui l’enfant vivant, ne le faites pas mourir ! »
Elle s’effondra, le visage dans la poussière du sol, ses épaules secouées de sanglots silencieux. Tout son être disait le renoncement, le sacrifice atroce et consenti pour que l’enfant vive, même loin d’elle.
Salomon leva la main. Le geste était calme.
« Donnez l’enfant vivant à la première femme, dit-il. Ne le faites pas mourir. C’est elle qui est sa mère. »
La stupeur se changea en murmure, puis en rumeur d’admiration. Le garde s’avança, tendit le nourrisson à la femme terrassée. Elle le saisit, le serra contre elle, inondant son petit visage de larmes et de baisers muets. L’autre femme recula, la défaite et la honte peintes sur son visage, puis disparut dans la foule.
La nouvelle se répandit dans tout Israël, comme une traînée de poudre. Les gens parlaient de la sagesse de Salomon, de cette intelligence qui venait de Dieu pour rendre la justice. Ils sentaient, confusément, qu’il ne s’agissait pas seulement d’une ruse habile. Il s’agissait de voir dans les cœurs. D’entendre la vérité qui criait sous les mots. D’un cœur qui écoute.
Assis dans ses appartements, en fin de journée, Salomon regardait le soleil décliner sur la ville. Il ne se sentait pas plus intelligent. Il se sentait seulement responsable, infiniment, de ce don qui était un fardeau magnifique. Et il se souvint de la nuit à Gabaon, de la présence, de la question. Il murmura, pour lui seul, dans le silence qui tombait : « Donne-moi, chaque jour, un cœur qui écoute. » La sagesse, il le comprenait maintenant, n’était pas un stock de connaissances. C’était un chemin. Et ce chemin commençait toujours par le silence, et par l’écoute.




