Bible Sacrée

La Flèche et les Trois Coups

L’air sentait l’huile rancie et la terre sèche. Dans la petite chambre aux murs de pierre, à Samarie, la vie du vieil homme s’égrenait avec une lenteur torturante. Élisée ne bougeait presque plus. La maladie l’avait cloué sur sa couche, un poids de chair douloureuse et fiévreuse. Par la fenêtre étroite, une lumière poussiéreuse tombait sur ses mains décharnées, ces mains qui avaient tenu le manteau d’Élie, fendu le Jourdain, appelé la foudre sur les montagnes.

Dehors, le royaume d’Israël respirait mal. Une oppression chronique, comme un étau trop longtemps serré. Les Araméens de Damas, sous Hazaël puis Ben-Hadad, frappaient sans cesse, dévorant les villes, réduisant l’armée du peuple de l’Éternel à l’état de fantôme. On vivait dans la peur des razzias, le regard toujours tourné vers les collines de l’est, d’où pouvait déferler à tout moment la cavalerie syrienne. Le règne de Joas, petit-fils de Jéhu, était pâle, hésitant. Un roi qui régnait sans vraiment régner, héritier d’une dynastie fondée dans le sang et qui avait déjà perdu sa ferveur.

Quand la nouvelle de l’aggravation de l’état du prophète arriva au palais, Joas sentit un froid lui parcourir l’échine. Ce n’était pas de l’affection, non. Une sorte de panique superstitieuse. Élisée était le dernier lien tangible avec une époque de puissance, avec les miracles bruyants de l’Éternel. Sans lui, que resterait-il ? Des autels à Baal, des ashérahs pourries aux carrefours, et cette oppression araméenne qui étouffait le pays. Il décida d’aller le voir.

Le voyage fut court, mais l’atmosphère pesait comme un linceul humide. La chambre du prophète était sombre, l’odeur de la maladie mêlée à celle de la myrrhe et du lin. Joas se tenait debout près de la couche, gêné, le cœur battant trop vite. Le vieillard ouvrit les yeux. Des yeux caves, mais où brillait encore une braise, un feu qui semblait venir de très loin. Joas se mit à pleurer, la tête penchée, et les mots lui vinrent, maladroits, chargés d’une détresse égoïste : « Mon père ! Mon père ! Char d’Israël et sa cavalerie ! »

C’était le même cri qu’Élisée avait poussé des années plus tôt, voyant Élie enlevé au ciel. L’écho était amer. Le vieux prophète le regarda, mesurant la profondeur de cette détresse, y devinant plus de peur que de foi. Il ne répondit pas directement au cri. Sa voix était un souffle rauque, usé.

— Prends un arc et des flèches.

L’ordre surprit le roi. Un serviteur, présent dans l’ombre, apporta l’arc et un carquois. Les flèches avaient des empennages gris, le bois était lisse et froid. Joas les prit, les doigts incertains.

— Mets ta main sur l’arc, ordonna Élisée.

Le roi obéit. La main du prophète, sèche et brûlante comme une branche au soleil, vint se poser sur la sienne. Ce contact fut un choc. Joas crut sentir un courant, une faible vibration, comme un écho lointain de la puissance qui avait jadis renversé des armées.

— Ouvre la fenêtre à l’est.

On ouvrit. L’air vif entra, chassant un instant l’odeur de la chambre. La lumière du soir dessinait les collines de l’autre côté du Jourdain, ces terres qui appartenaient à Israël mais que piétinaient les soldats de Damas.

— Tire.

La corde de l’arc geignit. La flèche fila, invisible, vers l’orient, vers Aphek, vers Ramoth-Galaad, vers toutes ces places fortes perdues. Elle se perdit dans la lumière déclinante.

Alors la voix d’Élisée s’éleva, claire cette fois, comme puissée par un dernier sursaut.

— Flèche de délivrance de la part de l’Éternel ! Flèche de délivrance contre les Araméens ! Tu battras les Araméens à Aphek jusqu’à leur extermination.

Les mots résonnèrent dans le silence. Une promesse. Une prophétie directe, sans détour. Joas sentit un espoir brutal lui gonfler la poitrine. La délivrance. L’extermination de l’ennemi. C’était donc possible.

Mais le vieillard n’avait pas fini. Son regard se fit plus intense, scrutant le visage du roi.

— Prends les flèches.

Joas, le cœur encore battant de la première promesse, saisit le carquois.

— Frappe contre terre.

Obéissant, un peu interloqué, Joas prit les flèches et en frappa le sol de terre battue. Une fois. Deux fois. Trois fois. Puis il s’arrêta, regardant le prophète, attendant une approbation, un signe.

Le visage d’Élisée se ferma. La braise dans ses yeux sembla s’éteindre, remplacée par une lassitude immense, une tristesse qui pesait plus lourd que la mort elle-même.

— Tu devais frapper cinq ou six fois ! Alors tu aurais battu les Araméens jusqu’à leur extermination. Mais maintenant, tu ne les battras que trois fois.

La sentence tomba, sèche, définitive. Joas resta planté là, les flèches à la main, comprenant à demi. Il avait eu entre les mains le symbole de la victoire totale, complète. Il n’avait frappé qu’avec modération, avec parcimonie. Peut-être par prudence, par manque de conviction, par cette timidité politique qui le caractérisait. Il avait limité, par son geste timoré, la portée de la délivrance promise. La victoire serait partielle. L’oppression ne serait pas arrachée à la racine, elle serait seulement repoussée pour un temps.

Quelques instants plus tard, Élisée mourut. On l’enterra dans une tombe creusée dans le roc. L’année suivante, des pillards moabites, ces mêmes nomades que le prophète avait jadis confondus, écumaient la région. On portait en hâte un cadavre pour l’ensevelir lorsqu’on aperçut une de ces bandes. Dans la panique, on jeta le corps dans la tombe d’Élisée. Et au contact des ossements du prophète, l’homme mort revint à la vie et se dressa sur ses pieds. Un dernier miracle, posthume, silencieux, comme un sceau posé sur l’authenticité de sa parole. La puissance de l’Éternel survivait à son serviteur.

Joas, lui, se souvint des mots prononcés dans la chambre sombre. Il engagea les hostilités contre Ben-Hadad, le fils de Hazaël. Et il remporta trois victoires. Trois fois, il reprit des villes que son père avait perdues. À Aphek, le choc fut rude, les Araméens plièrent. Mais ils ne furent pas anéantis. Damas ne tomba pas. La menace demeura, comme un fond d’amertume après un bref soulagement.

Le roi avait eu sa chance. La main du prophète sur la sienne, la flèche de la délivrance, la terre à frapper. Tout avait été donné. Mais son cœur, mesuré, calculateur, politique, n’avait pas eu l’élan de la foi totale. Il avait frappé trois fois. Et le royaume se contenta de trois soupirs de répit, avant que l’ombre, plus tard, ne s’épaississe à nouveau.

Ainsi s’écrivait l’histoire, dans ces rendez-vous manqués, ces gestes incomplets, entre la promesse illimitée de Dieu et la réponse timorée des hommes. Les ossements du prophète, dans leur tombe de pierre, gardaient un silence plus éloquent que bien des discours.

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