La chaleur était lourde ce jour-là, une chaleur qui semblait provenir du sol lui-même, cuisant la poussière et l’herbe jaunie. L’air vibrait, immobile. Dans l’ombre relative de ce qui restait de la maison de Job, les hommes étaient assis en cercle, mais ce n’était plus un cercle d’amis. Le temps des condoléances était passé depuis longtemps, rongé par l’incompréhension et l’amertume.
Bildad, le Shouhite, se tenait raide. Il avait écouté, ou plutôt supporté, les dernières plaintes de Job. Ce n’était plus tolérable. Cette obstination à se déclarer innocent, face au désastre, frisait le blasphème. Il sentait monter en lui une colère froide, celle de l’homme pour qui l’ordre du monde est une vérité simple et rassurante. Il toussota, un son sec qui rompit le silence pesant.
« Alors, quand donc mettrez-vous un terme à vos discours ? » Sa voix était tranchante, usée par le soleil et l’irritation. « Laissez-nous réfléchir, nous aussi. Pourquoi nous traitez-vous comme des bêtes, des êtres sans intelligence à vos yeux ? »
Il fit une pause, laissant ses mots s’enfoncer dans la conscience de Job. Le malheureux, assis sur la cendre, le regard perdu dans le lointain brûlant, ne sembla même pas tressaillir. Cette indifférence attisa la rage de Bildad.
« Toi qui te déchires de fureur, crois-tu que la terre sera délaissée à cause de toi ? Que les rochers seront déplacés de leur place ? » Il eut un rire bref, sans joie. « Non. La lampe du méchant s’éteint. La flamme de son foyer ne jette plus de lueur. »
Il commença alors son tableau, un tableau terrible qu’il peignait avec une conviction absolue, croyant sans doute, dans sa sévérité, ramener son ami à la raison. Sa description n’était pas une prophétie, mais une loi, aussi inexorable que la chute d’une pierre.
« La lumière s’obscurcit sous sa tente, dit-il en baissant la voix comme pour une sentence. Sa lampe, au-dessus de lui, s’éteint. » Les mots tombaient, lents et lourds. Il parlait de la demeure du présomptueux, de celui qui défie l’ordre établi. « Ses pas, autrefois assurés, le voilà qui se raccourcit. Son propre conseil le fait trébucher. Il marche, il est pris dans un filet, ses pieds s’empêtrent dans les mailles. »
Bildad le voyait, ce piège. Il le décrivait avec une précision d’ancien chasseur. « Un piège à lacet se cache pour lui sous terre, une trappe l’attend sur le sentier. » Autour d’eux, le vent se leva enfin, un souffle brûlant qui souleva une mini-tornade de poussière grise, comme pour illustrer ses paroles. Les terreurs, disait-il, assaillent l’impie de tous côtés, le talonnent, prêtes à le dévorer.
« La famine rôde, prête à dévorer sa peau. La maladie ronge ses membres. » Il détaillait le dépeuplement de la tente, la dissolution de la famille, le nom oublié sur la terre. « On le chasse de la lumière dans les ténèbres, on le poursuit hors du monde habité. »
Il y avait dans sa voix une fascination morose pour ce processus de dissolution. Il ne regardait plus Job, fixant un point au-delà de l’horizon embrumé de chaleur. « Il ne laisse ni descendance ni postérité dans son peuple, aucun survivant dans ses lieux de séjour. » C’était le châtiment ultime : l’effacement. La mémoire même de l’homme serait balayée, son souvenir empoisonné.
« Sur son jour s’effraieront ceux de l’Occident, et ceux de l’Orient seront saisis d’épouvante. » Bildad concluait son réquisitoire, sa voix maintenant empreinte d’une solennité lugubre. Il croyait résumer la sagesse des anciens, la vérité immuable des générations. « Oui, telles sont les demeures de l’injuste, tel est le lieu de celui qui ne connaît pas Dieu. »
Le silence retomba, plus épais encore qu’avant. Les derniers mots résonnaient dans l’air chaud : *celui qui ne connaît pas Dieu*. L’accusation était jetée, nue et brutale. Elle planait au-dessus de Job, plus accablante que la chaleur du soleil.
Job, cependant, ne leva pas les yeux. Il contemplait ses mains, couvertes de plaies, posées sur ses genoux décharnés. Le discours de Bildad n’avait pas atteint l’endroit où il habitait maintenant, ce lieu de douleur absolue et de questionnement insondable. Les tableaux tout faits, les lois trop simples, glissaient sur lui comme l’eau sur la pierre brûlante. Le vent continua de souffler, gémissant dans les ruines, emportant les certitudes de Bildad vers le désert, où elles se dissipèrent dans le néant de la chaleur. La vraie tragédie, ici, n’était peut-être pas dans le sort de l’impie, mais dans cet abîme infranchissable qui venait de se creuser, en plein jour, entre deux hommes assis à quelques pas l’un de l’autre.




