La nuit était d’un bleu si profond qu’elle semblait absorber le souffle même du monde. Éliézer, un vieux berger aux épaules voûtées par les années de veille, s’était éloigné du cercle de lumière du feu de camp. Ses brebis dormaient, taches pâles et paisibles dans l’ombre. Il le faisait souvent, ces derniers temps. Non par devoir, mais par un besoin sourd, presque physique, de lever les yeux.
Le froid sec de la montagne de Judée picotait sa peau. Il n’y avait pas de lune ce soir-là. Rien que la voûte infinie, criblée d’étoiles. Ce n’était pas le doux tapis scintillant des récits des voyageurs. C’était une déchirure, une fenêtre ouverte sur un abîme de feu glacé. Des milliers, des millions de points de lumière, certains stables et graves comme des regards anciens, d’autres tremblotants, à peine visibles, comme des soupirs perdus dans l’espace. La Voie Lactée étalait sa poussière lumineuse, une rivière silencieuse et laiteuse coupant le ciel en deux.
Éliézer se sentit soudain minuscule. Ce n’était pas une pensée, mais une sensation qui lui tordit l’estomac. Lui, un vieil homme au bord d’une colline poussiéreuse. Sa vie, faite de nuits semblables, de jours brûlants, des naissances et des morts dans le troupeau, des querelles de puits, des rires de ses petits-enfants… Tout cela paraissait soudain d’une fragilité dérisoire, un murmure aussitôt étouffé par le silence colossal des astres. *À quoi bon ?* murmura une voix en lui. Cette création était si vaste, si indifférente. Quel poids pouvait bien avoir la prière d’un homme dans cet univers ?
Il se souvint alors des mots de son grand-père, psalmodiés à la lueur d’une lampe à huile : *« Quand je contemple les cieux, ouvrage de tes doigts, la lune et les étoiles que tu as fixées… »* Les doigts de Dieu. Éliézer leva sa main calleuse, la silhouette se découpant en noir devant le fourmillement céleste. L’image le saisit. Ces milliards d’étoiles, ce chaos magnifique, n’étaient qu’un « ouvrage de doigts ». Une simple création, comme il façonnait lui-même un petit ustensile en bois pour ses petits. Le contraste le fit frissonner. Si la création était si immense, quelle était donc la stature du Créateur ?
Une bourrasque plus froide s’engouffra dans son manteau. Il allait se retourner, regagner le feu, la compagnie rassurante des autres bergers. C’est alors qu’un bruit fit sursauter le silence. Un bêlement faible, angoissé. Il se figea, l’oreille tendue. Cela venait d’un ravin, sur sa gauche. Sans hésiter, oubliant sa contemplation, il s’engagea sur la pente caillouteuse, sa main cherchant les prises familières dans l’obscurité. Ses doigts rencontrèrent la pierre rugueuse, la terre sèche. Son corps, vieilli mais encore sûr, répondait à l’urgence.
Il la trouva blottie contre un rocher, une jeune brebis, la patte avant prise dans une fissure. Elle luttait sans force, ses yeux reflétant la faible lueur des étoiles. Éliézer s’accroupit, parlant à voix basse, d’une voix rauque et apaisante. « Du calme, petite. Du calme. » Ses doigts, précis malgré l’âge, explorèrent la situation. Il sentit l’os, intact, mais la peau était coincée. Avec une patience infinie, une douceur qui contrastait avec sa carrure, il déplaça le rocher, juste un peu, juste ce qu’il fallait. La brebis, libérée, se précipita contre lui dans un mouvement de confiance absolue, puis disparut dans la nuit pour rejoindre le troupeau.
Éliézer resta accroupi, le souffle un peu court. Il regarda ses mains. Ces mains qui venaient de libérer une vie. Ces mains qui avaient tenu ses enfants nouveau-nés, façonné le bois, guidé le bâton. Une pensée étrange, vertigineuse, traversa son esprit comme une éclaircie dans le ciel nocturne.
Le Dieu dont les doigts avaient semé les Pléiades et fait tourner Orion… ce même Dieu avait placé quelque chose de son propre souffle dans la poitrine de l’homme. Dans *sa* poitrine à lui, Éliézer le berger. Cette créature si petite sous les cieux, Il l’avait couronnée d’une gloire folle, insensée. Une gloire non pas de puissance, mais de responsabilité. De *relation*. L’homme était à peine inférieur à des êtres célestes, non par sa force, mais par son appel : être l’image, le représentant, le gardien. Le berger.
Regarder les étoiles pouvait écraser. Mais regarder la brebis libérée, sentir la chaleur de la vie sauvée entre ses mains… cela donnait un sens à la grandeur. Dieu avait confié à l’homme fragile le soin de toute la terre. Les brebis, les bœufs, les bêtes des champs, les oiseaux du ciel, les poissons de la mer. Cette autorité n’était pas une domination brutale, mais une intendance sacrée, un reflet de l’amour même du Créateur pour sa création.
Éliézer se releva lentement, les genoux craquant. Il jeta un dernier regard au ciel. Les étoiles n’avaient pas changé. Elles brillaient, éternelles et magnifiques. Mais elles ne l’écrasaient plus. Elles étaient le cadre, le rappel de la majesté de l’Architecte. Et lui, dans son petit coin de terre, avait un rôle à jouer dans ce grand dessein. Un rôle d’une dignité inouïe.
Un sourire fendit sa barbe grise. Il murmura dans la nuit, non plus un murmure de doute, mais d’émerveillement, répétant les mots anciens qui prenaient ce soir la saveur du pain frais et de l’eau vive :
« Ô Éternel, notre Seigneur ! Que ton nom est magnifique sur toute la terre ! »
Le vent porta ses paroles, les mêlant au parfum de l’armoise et de la terre nocturne. Et en regagnant le feu, le cœur étrangement léger, il lui sembla que chaque étoile, dans son silence, approuvait.




