Le jour se levait à peine sur Jérusalem, une lumière froide et grise qui semblait hésiter à toucher les pierres encore noircies par les incendies anciens. L’air sentait la poussière humide et la fumée des foyers matinaux. Sur la place devant la Porte des Eaux, ils étaient déjà là, un peuple en guenilles, venu non pour un marché, mais pour un rendez-vous bien plus grave. Des hommes, des femmes, des enfants aux visages tirés par la fatigue et par autre chose aussi : une sorte de gravité résignée. Ils avaient jeûné, s’étaient couverts de sacs, et une poussière fine collait à leurs pieds nus et à leurs vêtements rugueux.
Le silence n’était pas absolu. Un bébé pleurait quelque part, faiblement. Un vieillard toussait. Mais c’était un silence de l’attente, lourd comme la pierre des remparts à demi-reconstruits qui dominaient l’assemblée. Esdras et les Lévites se tenaient sur une estrade de bois brut, elle aussi couverte de sacs. Ils avaient l’air aussi épuisés que les autres, les yeux cernés, mais leur posture était droite. Esdras prit un rouleau, lourd de cuir et de parchemin. Le froissement du matériau fut le premier vrai son de la journée.
Et il lut. Non pas un récit nouveau, mais leur histoire à tous. Une litanie qui dura des heures, portée par une voix qui se fit tour à tour tremblante et ferme. Il parlait de l’abîme avant le commencement, du souffle de Dieu sur les eaux informes, de la séparation de la lumière et des ténèbres. Des mots simples, mais qui, dans cette aube pâle, prenaient une résonance étrange. Les visages levés vers lui ne voyaient plus les murs en ruine, mais les cieux immenses que le récit déployait au-dessus de leurs têtes. Ils entendaient le nom d’Abraham, un nom murmuré dans les déserts de leur propre mémoire. Ils revivaient, par les mots, la sortie d’Égypte : non comme une épopée lointaine, mais avec l’urgence d’une délivrance qu’ils attendaient encore. Le pilier de nuée le jour, de feu la nuit, semblait presque palpabler dans l’air frais du matin.
Puis vint le Sinaï. La voix d’Esdras se fit plus basse, plus solennelle. Il décrivit la montagne fumante, le tonnerre des commandements, les tables de pierre écrites du doigt même de l’Éternel. Et c’est là que le récit, lentement, inexorablement, tourna. Il parla de la manne, de l’eau jaillie du rocher, de la terre promise, grasse et généreuse. Mais à chaque bienfait, répondait le même refrain, lancinant, accusateur : « Mais nos pères devinrent arrogants, ils raidirent leur nuque… Ils refusèrent d’obéir, ils oublièrent tes miracles… »
Un frisson parcourut la foule. Ce n’était plus l’histoire des Patriarches, des Pharaons, des rois ennemis. C’était leur histoire. La rébellion était leur héritage. L’oubli, leur maladie chronique. Des sanglots étouffés commencèrent à s’élever, çà et là. Une femme serrait contre elle son enfant, comme pour le protéger d’un passé qui les engloutissait tous. Les Lévites, sur l’estrade, avaient les yeux brillants de larmes non versées.
Et Dieu, dans ce récit, qui était-il ? Non pas un juge lointain qui frappe aussitôt, mais un être d’une patience qui faisait mal à comprendre. « Tu fus patient avec eux de nombreuses années… Tu les avertis par ton Esprit, par l’intermédiaire de tes prophètes… Mais ils prêtèrent une oreille sourde. » Cette longanimité divine, au lieu de les rassurer, les accablait davantage. Elle mesurait l’abîme de leur ingratitude. Elle soulignait, trait pour trait, la fidélité inusable de l’autre et l’infidélité obstinée de l’homme.
Le récit avançait, implacable. Les conquêtes, les périodes de paix, puis le lent pourrissement, l’attirance pour les autels étrangers, les bois sacrés, les idoles de pierre et de bois. Les prophètes criant dans le désert, les rois, bons ou mauvais, et finalement, le coup de hache : Nabuchodonosor. La ville en flammes, le Temple profané, un hurlement qui traversait les générations et qui résonnait sur cette place où les pierres calcinées étaient encore visibles. L’exil. Le goût amer de la servitude sur une terre qui n’était pas la leur.
Esdras s’arrêta un long moment. Son souffle était court. Le rouleau lui semblait peser le poids d’un monde. Puis, d’une voix rauque, il énonça la vérité finale, celle qui les tenait là, debout dans leurs sacs : « Et aujourd’hui, nous voici esclaves. Oui, sur la terre que tu as donnée à nos pères pour en jouir des fruits et des biens délicieux, nous voici esclaves. »
Le mot tomba comme une pierre. Esclaves. Pas à Babylone, mais ici, à Jérusalem même. Esclaves de leur peur, de leur faiblesse, des satrapes qui les rançonnaient, de leur propre histoire qui se répétait. Un murmure de douleur collective s’éleva, se mêlant au vent qui s’était levé, apportant l’odeur des collines.
Alors, les Lévites se mirent à crier, d’une voix qui n’était plus humaine, tant elle était déchirée par l’angoisse et l’adoration mêlées : « Lève-toi, béni sois-tu, Éternel, notre Dieu ! Béni soit ton nom glorieux ! » Et le peuple tomba face contre terre, comme fauché. Ce n’était plus une prière apprise, c’était un gémissement sorti des entrailles. Ils confessèrent tout, sans détour, sans chercher d’excuses. Leurs pères, eux-mêmes, leurs pères en eux. Ils étaient la chaîne brisée, le vase fêlé.
Et dans ce chaos de repentir, une étrange clarté se fit. La prière, peu à peu, se fixa non sur leur misère, mais sur la nature même de Celui qu’ils imploraient. « Toi, dans ta grande compassion, tu ne les as pas abandonnés dans le désert… Tu ne leur as pas retiré ta colonne de nuée… Tu leur as donné ton bon Esprit pour les instruire… » Chaque phrase était un rappel de la grâce, plus têtue que leur rébellion. Dieu était le père qui attend sur le chemin, le berger qui part chercher la centième brebis, encore et encore, même quand la brebis a la mémoire courte et le pas lourd.
Le jour était maintenant plein, un jour pâle et sans chaleur. La lumière crue montrait sans pitié la pauvreté des vêtements, la maigreur des visages. Mais quelque chose avait changé. La honte, écrasante au début, s’était transformée en une reconnaissance humble, presque stupéfaite. Ils étaient là, vivants, de retour sur cette terre, avec un mur à demi construit et un Dieu qui, contre toute logique, n’avait pas rompu son alliance.
La prière se conclut sur un engagement, murmuré d’abord, puis répété plus fort, comme un serment prêté sur les ruines : « Nous établissons donc une alliance ferme, nous l’écrivons. Et nos chefs, nos Lévites, nos sacrificateurs y apposent leur sceau. » Ce n’était pas un cri de victoire. C’était une voix rauque, usée par les larmes et la vérité. C’était la voix d’un peuple qui, ayant regardé en face le gouffre de son histoire, choisissait de se rattacher, d’une volonté fragile, à la seule main qui ne l’avait jamais vraiment lâché.
Ils se relevèrent enfin, les genoux raidis par la terre froide, les yeux rougis. Ils s’essuyèrent le visage avec le pan de leurs manteaux de sacs. Personne ne parlait beaucoup. Le reste de la journée serait au jeûne et au recueillement. Mais en se séparant, en regagnant leurs maisons de pierres mal jointoyées, ils emportaient avec eux le poids d’une mémoire enfin assumée, et la légèreté terrible et nouvelle d’un pardon qui ne devait rien à leurs mérites, mais tout à la fidélité obstinée de Dieu. L’air sentait toujours la poussière, mais pour la première fois depuis longtemps, il sentait aussi, imperceptiblement, la possibilité d’un lendemain.




