La chaleur du jour tombait doucement sur Jérusalem, une chaleur poussiéreuse et dorée qui semblait accrochée aux pierres des murailles. À l’intérieur de la maison, l’air était épais, chargé d’odeurs d’agneau rôti, d’herbes amères et de vin aigrelet. Mon grand-père, Ézéchias, avait les yeux fermés. Sa voix, un gravier usé par les années et la fumée des sacrifices, ne chantait pas vraiment. Elle *portait* les mots, comme on porte une jarre pleine, avec une lenteur pesante et sacrée.
« Rendez grâces à l’Éternel, car il est bon. »
Nous, les enfants et les petits-enfants, entassés sur les nattes, nous répétions en chuchotant, dans le creux laissé par sa parole :
« Car sa miséricorde dure à toujours. »
Ce n’était pas encore le refrain que je connaîtrais plus tard, scandé par des milliers de voix sur le parvis du Temple. C’était quelque chose de plus intime, de plus dangereux presque. Dans le silence qui suivait, on n’entendait que le crépitement des lampes à huile et le souffle rauque du vieil homme. Il reprenait, et ses paupières restaient closes, comme s’il regardait ailleurs, très loin, au-delà des murs de plâtre.
« Rendez grâces au Dieu des dieux. »
Et nous, en écho, poussés par une habitude qui devenait peu à peu prière :
« Car sa miséricorde dure à toujours. »
Je fixais les veines saillantes sur ses mains noueuses, posées à plat sur la table. Avec chaque proclamation, il semblait soulever un pan de l’histoire, non pas comme le récit héroïque qu’on nous servait à la synagogue, mais comme une chose vécue, pesante, marquée de peur et d’émerveillement. Il ne disait pas « Il a fait les cieux ». Il disait : « À celui qui a *fait* les cieux… » et il y avait dans sa voix toute la stupéfaction d’un berger regardant, pour la première fois, la voûte étoilée au-dessus des collines de Bethléem. L’immensité du geste. Le silence d’avant.
« Car sa miséricorde dure à toujours. »
Puis venait la terre. Et là, ce n’était plus l’abstraction d’un ciel lointain. Sa voix se faisait plus sourde, elle se posait sur le sol. « À celui qui a *étendu* la terre sur les eaux… » J’imaginais la matière informe, boueuse, chaude, sortant du chaos liquide, se solidifiant sous la semelle d’un Dieu marcheur. La fermeté du rocher sous le pied. Le don d’un sol stable. Le miracle quotidien, oublié, de ne pas sombrer.
La litanie avançait, et la nuit dehors s’épaississait. Les grands luminaires… Il leva enfin les yeux vers le plafond bas, comme pour percer l’obscurité et retrouver la lune de la Pâque, cette même lune qui veillait sur nos portes marquées de sang. « Le soleil pour présider au jour… » Sa voix contenait la chaleur écrasante de midi dans la vallée du Jourdain. « La lune et les étoiles pour présider à la nuit… » Et soudain, il faisait frais, on sentait la rosée sur la toison de Gideon, le mystère des armées célestes silencieuses.
Puis le rythme changea. La création était l’écrin. Maintenant venait le drame. La voix de grand-père se fit tranchante, douloureuse.
« À celui qui frappa les Égyptiens dans leurs premiers-nés. »
Il n’y eut pas d’exclamation. Seulement un lourd silence. Le souvenir de la mort rôdant dans les maisons étrangères, un cri perçant dans la nuit égyptienne. Le prix terrible de la liberté. Nous murmurions le refrain, mais il sonnait différent, plus sombre. *Sa miséricorde…* Elle pouvait donc être aussi terrible que l’épée. Elle fendait les familles, elle brisait les dynasties. Elle était un passage obligé par la vallée de l’ombre.
Et puis, le mouvement. L’exode. « Et qui fit sortir Israël du milieu d’hui… » Sa main s’arracha de la table, fit un geste large, brusque, d’expulsion. Sortir. Arrachement. Départ dans la précipitation, la pâte sans levain. Le vertige de l’inconnu. « À main forte et à bras étendu. » L’image était physique, presque violente. Le bras de Dieu n’était pas une métaphore ; c’était une force qui vous prenait aux épaules et vous propulsait en avant, vers la mer.
La mer. Là, sa voix devint un souffle rauque, haché. « Qui fendit la mer Rouge en deux… » Il sépara l’air devant lui, lentement, comme écartant un rideau de roseaux géants. « Et y fit passer Israël… » Son visage se détendit, une lueur passa dans ses yeux éteints. Le miracle n’était pas le mur d’eau, spectaculaire. C’était le passage. Le fait de marcher, pieds nus, sur un sol qui n’aurait jamais dû exister, entre deux murs de peur liquide. Le sable durci, frais, sous la plante des pieds. Le souffle coupé par l’immensité du risque.
Et puis, l’écroulement. « Et précita Pharaon et son armée dans la mer Rouge. » Sa main retomba, lourdement, sur la table. L’écume, le chaos, le silence final. La délivrance était aussi un tombeau liquide. Le refrain, cette fois, fut murmuré avec un respect presque craintif. La miséricorde était aussi un jugement. Elle sauvait l’un en engloutissant l’autre. Elle était cette ligne étroite et effrayante entre l’esclavage et la liberté.
La suite fut un défilé de noms, de lieux, de miracles devenus géographie. Le désert. La soif. « Qui conduisit son peuple dans le désert… » Sa voix se fit sèche, rugueuse, comme la gorge pleine de poussière. Les rois puissants, Og, Sihon, ces noms qui faisaient encore trembler dans les contes. « Qui frappa de grands rois… » Un coup sec du poing sur la paume. L’écho des trompettes de Jéricho, qu’il imita par un souffle entre ses dents serrées. « Et qui donna leur pays en héritage… » Et là, enfin, une douceur incroyable envahit ses traits. L’héritage. Cette terre. Ces pierres. Cette maison. Ce repas. Tout venait de là. De cette longue, terrible, miséricordieuse aventure.
Il arriva à la fin, épuisé. « Qui se souvient de nous dans notre humiliation… » Sa voix n’était plus qu’un filet. Il nous regarda enfin, un à un, ses yeux brillants dans les orbites creuses. Il voyait nos petites misères, nos peurs d’enfants, nos humiliations futures. « Et qui nous délivre de nos ennemis. » Pas seulement les Égyptiens ou les Amoréens. Les ennemis du dedans. La peur. Le doute. L’oubli.
Le dernier verset. Il prit une grande inspiration, rassembla tout ce qui lui restait de force, et sa voix, une dernière fois, s’éleva, claire et ferme, pour l’affirmation ultime, la conclusion de tout : « Qui donne la nourriture à toute chair. » Son geste enveloppa la table, l’agneau, les pains sans levain, les herbes, nos visages. Ce repas. Ce simple, miraculeux repas partagé.
Nous répondîmes pour la dernière fois, d’une seule voix, plus assurée, comme si nous avions enfin compris :
« Car sa miséricorde dure à toujours. »
Il se tut. La nuit était tout à fait tombée. Le psaume n’était plus une liste. C’était un chemin parcouru ensemble, du premier souffle sur les eaux primordiales à cette bouchée de pain azyme trempée dans le vin. C’était notre histoire. Une histoire de grâce obstinée, de fidélité têtue traversant le temps, la rébellion et la mer. Et je sus, en regardant la flamme trembler dans l’huile, que cette miséricorde n’était pas une idée. C’était le sol sous mes pieds, la nuit sur la ville, et la main ridée de mon grand-père, posée à présent, paisible, sur mon épaule.




