Bible Sacrée

La Brique et la Promesse

La chaleur de Babylone était une chose à part. Ce n’était pas la chaleur caniculaire, mais sèche, de Jérusalem, celle qui vous frappait au visage comme un reproche. Ici, c’était une lourdeur moite, un manteau de laine humide posé sur les épaules dès le lever du soleil. Elle montait des canaux, de la terre grasse de l’Euphrate, et s’accrochait à la peau. Éléazar le sentait en essuyant son front du revers de la main, debout devant son modeste four de briques crues. La brique, encore. Tout était brique ici. La couleur de l’exil était ocre, une étendue monotone qui fatiguait les yeux.

Cela faisait sept ans. Sept ans depuis le fracas des armures babyloniennes dans les rues de la Cité, depuis les cris, la fumée âcre du cèdre brûlé, et le long chemin poussiéreux vers le nord. Sept ans à vivre dans le ressassement. Le soir, dans les maisons basses du quartier de Tel-Abib, on ne parlait que de cela. Des prophètes au verbe enflammé se levaient parmi les déportés, proclamant des délivrances spectaculaires, des retours triomphants pour l’année prochaine, ou celle d’après. « L’Éternel brisera le joug ! » criaient-ils. Et le cœur d’Éléazar se serrait d’un espoir violent, douloureux. Puis les mois passaient. Rien ne changeait, sauf les rides sur les visages, et la racine d’amertume qui grandissait.

Ce matin-là, une rumeur courut, portée par les enfants qui jouaient entre les maisons. Une lettre. Venue de Jérusalem. De la part de Jérémie. Le nom fit l’effet d’une pierre dans une mare calme. Jérémie, le prophète de malheur, celui qui avait prêché la soumission à Nabuchodonosor, celui dont les paroles avaient été si dures à entendre avant la chute. Qu’avait-il encore à dire ? Éléazar sentit une vieille colère se réveiller. Il posa sa truelle, s’essuya les mains à son tablier de cuir, et se dirigea vers la place du puits, où la foule commençait à se presser.

Un homme, Hanania, un Lévite dont la voix portait bien, était monté sur une pierre plate. Il tenait un rouleau de papyrus, usé par le voyage. Le silence se fit, lourd de tension. Hanania déroula le document, toussa un peu, et commença à lire.

« Ainsi parle l’Éternel des armées, le Dieu d’Israël, à tous les exilés que j’ai déportés de Jérusalem à Babylone… »

Les premières phrases étaient attendues. Des formules, des salutations. Éléazar écoutait, les bras croisés, le regard perdu vers les immenses ziggurats qui trouaient le ciel, symboles écrasants de la puissance de l’empire. Puis les mots changèrent. Le ton aussi. Ce n’était plus un oracle de jugement, ni une promesse de retour immédiat. C’était quelque chose de terriblement concret, de presque dérangeant.

« Bâtissez des maisons, et habitez-les ; plantez des jardins, et mangez-en les fruits. Prenez des femmes, et ayez des fils et des filles ; prenez des femmes pour vos fils, et donnez vos filles à des maris, afin qu’elles enfantent des fils et des filles ; multipliez là où vous êtes, et ne diminuez pas. »

Éléazar se raidit. *Bâtir ? Planter ?* Ici ? Cela ressemblait à une trahison. C’était accepter l’exil, s’y installer, y faire souche. Un murmure de désapprobation parcourut l’assemblée. Certains secouaient la tête. Mais Hanania continuait, sa voix devenant plus ferme.

« Recherchez la paix de la ville où je vous ai déportés, et priez l’Éternel pour elle, car dans sa paix sera votre paix. »

Là, ce fut trop. Un cri s’éleva : « Prier pour Babylone ? Pour ces idolâtres ? Pour nos geôliers ? » Éléazar partageait cette indignation. Prier pour cette ville qui étalait son orgueil dans des jardins suspendus et des statues colossales ? Cela avait un goût de cendre.

Puis vinrent les mots qui, lentement, commencèrent à travailler son esprit comme l’eau creuse la pierre.

« Car ainsi parle l’Éternel : Dès que soixante-dix ans seront accomplis pour Babylone, je me souviiendrai de vous, et j’accomplirai pour vous ma bonne parole, en vous ramenant dans ce lieu. Soixante-dix ans. Ce n’était pas pour demain. Ce n’était même pas pour lui, Éléazar. Ce serait pour ses enfants, ou ses petits-enfants. Une éternité. Le temps d’une vie entière. Le projet de Dieu se déployait sur une durée qui dépassait l’horizon de leur désespoir immédiat. Ce n’était pas un refus de les sauver. C’était un appel à vivre, pleinement, dans l’intervalle.

La lettre se poursuivait, mettant en garde contre les rêveurs, les faux prophètes qui berçaient le peuple de chimères. Elle parlait d’un avenir, oui, mais d’un avenir qui passait par ce présent rugueux, par l’acceptation du labour et du semis. « Je connais, moi, les projets que j’ai formés sur vous, projet de paix et non de malheur, afin de vous donner un avenir et de l’espérance. »

*Un avenir et de l’espérance.* Les mots résonnèrent étrangement dans le cœur d’Éléazar. L’espérance, jusqu’à présent, c’était le contraire de Babylone. C’était un ailleurs, un autrefois. Jérémie la plaçait ici, maintenant, dans la patience et le travail. Dans la fidélité du quotidien.

La lecture s’acheva. La foule se dispersa, certains en protestant, d’autres songeurs. Éléazar revint vers son four, mais son regard n’était plus le même. La brique qu’il prit en main n’était plus seulement le symbole de sa servitude. C’était une matière. Une chose utile. Avec elle, on pouvait construire un four, une maison, un foyer. Il regarda autour de lui. Il y avait une parcelle de terre aride derrière son atelier. Peut-être pourrait-il y planter un figuier. Un figuier met du temps à donner des fruits. Il faudrait l’arroser, le protéger. Il ne le verrait peut-être jamais prospérer.

Ce soir-là, après le repas, au lieu de rejoindre les vains conciliabules plein de rancœur, il sortit s’asseoir sur le seuil. Le ciel de Babylone s’embrasait de pourpre et d’or, un spectacle d’une beauté volée. Il pensa à la fin de la lettre, aux mots concernant les prophètes de Babylone, ceux qui séduisaient le peuple. Jérémie les comparait à des figues pourries, bonnes à être jetées. Le contraste était saisissant. D’un côté, l’illusion rapide, spectaculaire, mais vouée à la pourriture. De l’autre, la lente croissance d’un arbre vrai, nourri dans un sol étranger.

Il rentra, prit une lampe à huile et alla jusqu’au coffre de bois où il gardait quelques rares objets de Jérusalem : une coupe, un morceau de tissu brodé par sa mère. Il les sortit, les regarda longuement. Puis il les rangea avec soin. Ils n’étaient pas oubliés. Ils étaient mis en réserve, comme une promesse scellée. L’espérance n’était plus une fuite vers le passé. C’était une force pour habiter le présent, pour bâtir, planter, aimer, au milieu même de ce qui semblait être la fin de tout.

Le lendemain, au lever du soleil, Éléazar se mit au travail avec une sérénité nouvelle. La chaleur était toujours aussi lourde, l’odeur de l’Euphrate toujours aussi étrangère. Mais il y avait, dans le geste de pétrir l’argile et de façonner la brique, une forme de prière. Une prière pour la paix de cette ville où le sort les avait jetés. Car il avait compris, enfin, que la fidélité de Dieu n’était pas un chemin de fuite, mais un long compagnonnage à travers le temps, même—et surtout—dans la vallée de l’exil.

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