Les pierres du chemin semblaient garder en mémoire la chaleur du jour, même si l’ombre maintenant s’allongeait, violette et fraîche. Je marchais, poussière aux sandales, le regard perdu vers les collines d’Édom. Mais ce n’était pas la terre d’Ésaü que je voyais. C’était autre chose. Une vision qui pesait sur la poitrine, lourde comme l’air avant l’orage.
Il venait. Seul. Des sentiers de Bosra, Il avançait, et ses vêtements n’étaient pas ceux d’un voyageur, mais d’un homme revenant du travail le plus terrible. Une tunique teinte, trempée, non pas du violet des rois, mais d’un rouge sombre, profond, qui buvait la lumière du soir. À chaque pas, la couleur semblait chuchoter une histoire de violence et d’achèvement.
Je restai là, immobile, le souffle court. Et je L’entendis, avant même de distinguer Son visage. Sa voix n’était pas un tonnerre. C’était basse, usée, saturée d’une solennité qui glaçait le sang.
« J’ai été seul à fouler le pressoir, dit-Il. Seul. D’entre les peuples, pas un homme avec Moi. »
Il s’arrêta, tournant lentement Son regard vers moi. Dans Ses yeux, il n’y avait pas de triomphe. Une lassitude infinie, et une flamme froide, résiduelle.
« Je les ai foulés dans Ma colère, piétinés dans Ma fureur. Leur sœur a jailli sur Mes habits, tout Mon vêtement, Je l’ai souillé. »
Le silence se fit, plus lourd que les mots. Je voyais maintenant les détails : les ourlets de la tunique alourdis, presque raides, d’une substance qui n’était pas du vin. L’odeur arrivait, métallique et douceâtre, mêlée au parfum écrasé du raisin mûr. Le pressoir d’Édom. Ce n’était pas une parabole. C’était un lieu. Sous Ses pieds, les grappes des nations rebelles avaient été jetées, et le jus qui en avait coulé était le jugement même.
« Car un jour de vengeance était dans Mon cœur, poursuivit-Il, et l’année de Mes rachetés, elle était venue. »
Il pencha la tête, comme pour examiner la pourpre sur Sa main. « J’ai regardé : pas de secours. Je me suis étonné : pas de soutien. Alors Mon propre bras M’a sauvé, et Ma fureur, c’est elle qui M’a soutenu. »
Il se remit en marche, passant près de moi. La majesté qui émanait de Lui écrasait l’âme. C’était le Guerrier, celui dont la sainteté, lorsqu’elle se levait pour juger, était plus terrible que toutes les armées. La terreur sacrée me clouait sur place. Pourtant, quand Il fut à quelques pas, le profil perdu dans la lumière déclinante, quelque chose en Lui sembla… changer. La rigidité des épaules s’affaissa, imperceptiblement. Le dos du Guerrier divin se voûta sous un autre poids, invisible.
Et le chant qui monta alors de Sa poitrine n’était plus un chant de victoire. C’était une lamentation, une mélopée rauque, chargée d’une douleur si ancienne qu’elle en devenait le substrat même du monde.
« Alors Je Me suis souvenu… » murmura-t-Il, et Sa voix se brisa. « Je Me suis souvenu des jours d’autrefois. De Moïse, Son peuple. Où est Celui qui les fit monter de la mer, avec le berger de Son troupeau ? »
Le ton monta, plaintif, interrogateur, adressé aux cieux muets.
« Où est Celui qui mit en eux Son Esprit saint ? Qui conduisit Moïse par la droite, de Son bras glorieux ? Qui fendit les eaux devant eux, pour se faire un nom éternel ? Qui les conduisit dans les abîmes, comme un cheval dans le désert, sans qu’ils trébuchent ? »
Il parlait maintenant comme un homme égaré dans ses propres souvenirs, feuilletant un livre aux pages déchirées. Le Guerrier d’Édom avait disparu. À Sa place se tenait un Père éploré, contemplant les portraits d’enfants infidèles.
« Comme le bétail qui descend dans la vallée, l’Esprit de l’Éternel les menait au repos. C’est ainsi que Tu conduisis Ton peuple, pour Te faire un nom glorieux. »
Puis la voix s’assombrit à nouveau, mais cette fois de chagrin, non de colère.
« Regarde du ciel, vois, de Ta demeure sainte et glorieuse. Où sont Ta jalousie et Ta force ? Le frémissement de Tes entrailles, Tes compassions, envers moi se retiennent ? »
Il se tourna complètement vers moi, et je reculai. Dans Ses yeux, la flamme de tantôt était noyée de larmes non versées. Le Juge pleurait sur le jugement. Le Vengeur saignait de la plaie qu’Il avait ouverte.
« Car Tu es notre Père. Abraham ne nous connaît pas, Israël ignore qui nous sommes. Toi, Éternel, Tu es notre Père, notre Rédempteur, tel est Ton nom de toujours. »
La contradiction était insoutenable. L’homme au vêtement rouge de vengeance invoquait la pitié paternelle. Le bras qui avait écrasé les rebelles se tendait maintenant, vide, vers le ciel, cherchant une étreinte.
« Pourquoi, ô Éternel, nous laisses-Tu errer loin de Tes voies, endurcir notre cœur loin de Ta crainte ? Reviens, à cause de Tes serviteurs, des tribus de Ton héritage ! »
La supplication tomba dans le silence du soir. Il resta un long moment, les bras levés, figure déchirée entre la sainteté qui consume et l’amour qui cherche à rassembler. L’odeur de la vendange divine, âcre et douce, flottait toujours entre nous.
Puis, sans un mot de plus, Il reprit Sa marche, s’éloignant sur le chemin qui menait vers Jérusalem. L’ombre L’avala peu à peu. Seule demeura, sur la poussière du chemin, ici et là, la trace à peine visible, d’un rouge sombre et délavé.
Je restai longtemps après Son départ. La vision me travaillait. Je ne savais plus très bien ce que j’avais vu. Un vainqueur ? Un perdant ? Un père en deuil ? Peut-être les trois à la fois. Et je compris, alors, la terrible beauté du mystère. L’amour qui rachète est le même que la sainteté qui juge. Et parfois, sur le chemin de l’histoire, Il passe, vêtu du sang du pressoir, pleurant sur ceux qu’Il a dû fouler, et nous appelant, malgré tout, Ses enfants.
La nuit tomba tout à fait. Je rentrai à pas lents, portant en moi le poids de la pourpre et la vibration de la lamentation. Et je savais que rien ne serait plus comme avant.




