Bible Sacrée

La Terre Promise Renaît de Ses Cendres

La terre se souvenait de son propre sang.

C’était une terre de pierres blanches, fendues par la sécheresse, qui renvoyait une lumière aveuglante et cruelle. Le vent ne chantait plus dans les ravins ; il gémissait, portant avec lui une poussière fine et salée, comme la cendre d’un sacrifice refroidi depuis longtemps. Les collines, autrefois vêtues de vignobles et d’oliviers, n’étaient plus que des échines décharnées, striées par les chemins des pillards. Les nations alentour, en passant, ricanaient : « Ces montagnes d’Israël sont à nous maintenant. Elles sont dévorées, désolées, rejetées de tous. » Elles disaient : « Voyez ce peuple et son dieu ! Leurs hauts lieux sont des tas de gravats, et leur héritage, un objet de moquerie. »

La parole tomba sur le prophète non pas comme un éclair, mais comme une lente infiltration d’eau dans la roche poreuse. Elle le prit dans l’amertume de l’exil, dans cette chambre aux murs de torchis où l’odeur de la Babylonie, épaisse et épicée, lui collait à la peau. Et cette parole s’adressa d’abord, étrangement, non au peuple, mais à la terre elle-même. Aux montagnes d’Israël.

« Et toi, montagnes d’Israël, prête l’oreille. Écoute la parole du Seigneur. »

Le prophète ferma les yeux, et il vit. Il vit non pas un champ de bataille, mais un tribunal silencieux. La terre, la pauvre terre violée, était à la barre. Elle portait l’iniquité des fils d’Israël comme une lèpre. Ils l’avaient souillée par leurs chemins et par leurs idoles, par le sang versé et par l’injustice cimentée dans leurs villes. La terre avait bu tout cela, et à force, elle était devenue stérile, repoussante, comme un vase impur qu’on jette aux ordures. La colère de l’Éternel s’était enflammée contre ses habitants, et il les avait dispersés. Mais les nations, en prenant possession, avaient commis une faute plus grave encore : elles avaient jubilé avec un cœur de rapace, elles avaient profané le nom même de l’Éternel en disant : « Ces gens sont son peuple, et les voilà chassés ! Son pouvoir est donc bien limité. »

Alors, la voix changea de registre. Elle ne tonna plus. Elle se fit plus basse, plus intime, comme celle d’un homme qui se penche sur une chose brisée pour en examiner les fragments.

« Mais toi, montagnes d’Israël, tu pousseras à nouveau tes rameaux, tu porteras ton fruit pour mon peuple Israël, car le temps de son retour est proche. Voici, je suis pour vous, je me tourne vers vous, et vous serez cultivées et ensemencées. Je multiplierai sur vous les hommes, toute la maison d’Israël, toute entière. Les villes seront habitées, et les ruines rebâties. »

Le prophète sentit une chaleur lui monter à la gorge. Ce n’était pas la promesse du retour qui l’étreignait ainsi, c’était la raison donnée, terrible et magnifique. « Ce n’est pas à cause de vous que j’agis, maison d’Israël. » La phrase résonna, sévère, lavant toute illusion de mérite. « C’est à cause de mon saint nom, que vous avez profané parmi les nations où vous êtes allés. » La sainteté de Dieu, bafouée, brisée aux yeux des peuples, allait être le moteur de tout. Il allait agir pour lui-même. Pour la gloire de son nom. C’était une grâce plus solide que toutes leurs repentances tardives, une fondation de roc.

Et puis vint l’image qui le fit chanceler, si précise qu’il en perçut presque la fraîcheur sur son visage poussiéreux.

« Je ferai sur vous venir des eaux pures, et vous serez purifiés de toutes vos souillures. De toutes vos idoles, je vous purifierai. »

Il vit dans son esprit les sources scellées de l’Hermon se rompre, non pas en trombe, mais en un suintement obstiné qui commencerait au plus profond des entrailles de la montagne. Une eau claire, glacée, qui laverait d’abord la pierre nue, lessiverait la poussière du sang et l’âcre résidu des cultes mensongers. Elle ruissellerait dans les oueds asséchés, et peu à peu, le murmure de l’eau remplacerait le gémissement du vent.

La voix poursuivit, descendant plus profond encore, quittant le domaine des pierres et des champs pour celui des muscles et des ventricules.

« Je vous donnerai un cœur nouveau, et je mettrai en vous un esprit nouveau. J’ôterai de votre chair le cœur de pierre, et je vous donnerai un cœur de chair. »

Le prophète porta une main à sa propre poitrine. Un cœur de pierre : froid, insensible, inerte, immobile. Un cœur de chair : chaud, vulnérable, capable de se serrer de douleur et de battre de joie, de recevoir une empreinte. Et avec ce cœur nouveau, l’esprit nouveau. Le même souffle, le *rouah* de l’Éternel, non plus seulement pour inspirer des héros ou des rois, mais pour habiter l’homme ordinaire, pour le rendre capable de marcher dans les voies divines, de les garder, de les aimer.

« Vous habiterez le pays que j’ai donné à vos pères. Vous serez mon peuple, et je serai votre Dieu. »

Les paroles retombaient, une à une, comme des semences dans une glèbe retournée et irriguée. Ce n’était pas un contrat négocié. C’était une recréation. Un don.

« La terre dévastée sera cultivée, au lieu d’être une ruine aux yeux de tous les passants. Et l’on dira : “Cette terre qui était dévastée est devenue comme le jardin d’Éden ; et ces villes ruinées, désertes, abattues, les voilà fortifiées et habitées !” »

Le jardin d’Éden. Le souffle manqua au prophète. Ce n’était pas seulement une restauration, c’était un recommencement absolu, une innocence retrouvée, une fécondité éclatante. Les nations, alors, celles qui avaient ricané, seraient forcées de reconnaître. Elles ne verraient plus une terre maudite, mais un miracle. Et elles sauraient que c’est l’œuvre de l’Éternel.

La vision se dissipa, laissant dans la pièce babylonienne un silence différent. L’air semblait moins lourd. Le prophète ouvrit les yeux sur les murs nus. Il était toujours en exil. Les montagnes d’Israël étaient toujours silencieuses et blessées, là-bas, sous le même soleil impitoyable.

Mais il savait, maintenant. Il savait que la parole prononcée était plus réelle que la pierre, plus forte que l’épée, plus profonde que la racine de la honte. Elle travaillait déjà, invisible, imperceptible, comme l’eau qui commence à filtrer dans les profondeurs, comme le premier battement timide d’un cœur qui n’était plus de pierre. L’attente elle-même était transformée. Elle n’était plus vide. Elle était pleine d’un avenir certain, aussi irrépressible que la sève au printemps.

Il se leva, les membres ankylosés. Il iquerait transcrire ces paroles, les graver pour ceux qui, comme lui, avaient le goût de la poussière sur la langue. Elles leur donneraient non pas un espoir fragile, bâti sur leurs propres forces, mais la certitude tranquille et redoutable d’un Dieu qui, pour l’honneur de son nom, faisait toute chose nouvelle. Même une terre morte. Même un cœur de pierre.

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