Le soleil levant accrochait des franges d’or aux nuages bas sur les hauteurs. Une brise capricieuse, venue de la mer de Galilée invisible en contrebas, brassait l’odeur de la terre sèche, du thym écrasé et de la sueur de la foule. Ils étaient montés à sa suite, poussés par une rumeur tenace, et maintenant ils se pressaient sur la pente en forme d’amphithéâtre naturel. Des pêcheurs aux mains calleuses, des femmes au visage las, des publicains aux regards fuyants, quelques scribes sceptiques postés en retrait.
Jésus s’était assis sur une pierre plate, légèrement en surplomb. Il ne parla pas tout de suite. Ses yeux parcoururent les visages levés vers lui, non comme un juge, mais comme quelqu’un qui reconnaît une douleur familière. Il vit la fatigue dans les épaules du laboureur, l’amertume rentrée de l’artisan ruiné par les taxes, la honte silencieuse de la femme dont tout le monde chuchotait le nom. Le silence se fit, peu à peu, troublé seulement par le bêlement lointain d’une chèvre.
« Heureux. » Le mot tomba dans le calme, clair, simple. Plusieurs se raidirent. Heureux ? Ici, sur cette colline poussiéreuse, sous le poids de Rome et des dettes ?
« Heureux les pauvres de cœur, » reprit-il, et sa voix portait sans effort, « car le Royaume des Cieux est à eux. »
Ce ne fut pas un cri de triomphe, mais une affirmation douce, comme une clé tournant dans une serrure rouillée. Un homme près de moi, un tisserand nommé Simon, baissa les yeux sur ses mains vides. Pauvreté de cœur. Ce n’était pas la misère qu’on affiche, mais cet abandon intérieur, ce dépouillement de toute prétention. Le Royaume… à eux. Maintenant. Ici. Une espérance qui ne ressemblait à aucune autre.
Il continua, tissant un tableau à l’envers de toutes les certitudes. « Heureux les doux… Heureux ceux qui pleurent… Heureux les affamés et assoiffés de justice… » Chaque béatitude était comme une pierre jetée dans l’eau stagnante de nos âmes, faisant naître des cercles concentriques de questions. La douceur, une force ? Le deuil, une bénédiction ? Il nommait les invisibles, les écrasés, et leur offrait non des consolations vagues, mais un héritage, une consolation, une terre, une satiété.
Puis sa voix changea légèrement, gagnant en chaleur. « Heureux les miséricordieux… Heureux les cœurs purs… Heureux les artisans de paix… » Il parlait d’actions maintenant. D’un regard tourné vers l’autre. Simon hocha imperceptiblement la tête. Artisan de paix. L’idée lui semblait aussi concrète et difficile que de tisser un lin fin.
Et enfin, la dernière, qui fit frémir l’assemblée : « Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice… Réjouissez-vous, soyez dans l’allégresse ! » Des regards se croisèrent, incrédules. Réjouissance dans l’outrage ? Mais il y avait dans le ton de Jésus une telle conviction, une telle vision d’un monde au-delà de ce monde, que la peur semblait reculer.
Le soleil avait monté. Il se leva alors de sa pierre et s’avança d’un pas. « Vous êtes le sel de la terre, » lança-t-il. L’image frappa. Le sel, cette chose commune, essentielle, qui préserve et donne du goût. Nous ? Cette foule sans influence ? Puis, désignant de la main l’horizon où luisait le lac : « Vous êtes la lumière du monde. Une ville située sur une montagne ne peut être cachée. »
Il décrivait non ce que nous devrions être, mais ce que nous étions déjà, à ses yeux. Une identité cachée révélée. Et cette lumière, il fallait la laisser branger, non par ostentation, mais simplement, « afin qu’ils voient vos belles œuvres et glorifient votre Père qui est dans les cieux. »
Alors commença la partie qui nous arracha à notre rêverie. Il prit la Loi, ces commandements gravés dans la pierre et dans nos cœurs, et il en creusa le sens jusqu’à la racine.
« Vous avez appris qu’il a été dit aux anciens… Mais moi, je vous dis… » Ce « mais moi, je vous dis » résonnait avec une autorité tranquille qui ne supprimait pas la Loi, mais en déployait l’exigence ultime.
Le meurtre ? Commence dans la colère méprisante, dans l’insulte. Va d’abord te réconcilier avec ton frère, laisse ton offrande devant l’autel. La réconciliation prime sur le rite. L’adultère ? Il naît dans un regard transformé en possession. « Si ton œil droit est pour toi une occasion de chute, arrache-le. » Personne ne prit l’ordre au pied de la lettre, mais chacun sentit le coup porté à la complaisance intérieure. Le divorce, qu’on traitait avec désinvolture, devenait une déchirure dans le tissu même de la création.
Il parla du serment. « Que votre parole soit “oui, oui”, “non, non”. » Une intégrité si totale que tout ajout en devient superflu. Simon murmura : « Dire la vérité toute simple… voilà la révolution. »
Puis vint le tournant le plus déconcertant. « Vous avez appris : œil pour œil, dent pour dent. Mais moi, je vous dis de ne pas résister au méchant. » Un souffle passa. Ne pas résister ? Il déroula des images inconcevables : tendre l’autre joue, donner son manteau avec sa tunique, faire deux milles quand on te réquisitionne pour un. Ces mots n’étaient pas des règles mécaniques, ils dessinaient l’homme libre, libéré de la chaîne infernale de la vengeance, capable d’une initiative folle qui désarçonne la violence.
« Aimez vos ennemis, et priez pour ceux qui vous persécutent. » Le silence fut absolu. Aimer. Le mot, dans ce contexte, était dérangeant, presque scandaleux. Il parlait d’un amour à l’image de celui du Père céleste, qui fait lever son soleil sur les méchants et les bons. Il nous appelait à une perfection qui était celle même de la miséricorde divine. Une perfection d’essence, non de performance.
Il conclut sur le regard intérieur. Le don fait en secret. La prière murmurée dans la chambre close, loin des postures publiques. Le pardon accordé sans calcul, car comment prier autrement ? Le jeûne discret, qui lave le visage et parfume la tête, connu du Père seul.
« Ne vous amassez pas des trésors sur la terre… Mais amassez-vous des trésors dans le ciel. » Sa voix se fit plus pressante, dessinant le contraste entre la lumière et les ténèbres, entre Dieu et Mammon. « Personne ne peut servir deux maîtres. » C’était un choix radical, sans compromis.
« Ne vous inquiétez pas pour votre vie… » Il leva la main vers les lys des champs, éclatants de beauté éphémère, vers les oiseaux du ciel qui ne moissonnent pas. « Cherchez d’abord le Royaume et sa justice, et tout cela vous sera donné par surcroît. » Ce n’était pas une promesse de richesse, mais de suffisance, libérée de l’angoisse du lendemain.
Enfin, les derniers mots tombèrent, graves et fondateurs : « Ne jugez pas… Demandez, cherchez, frappez… Tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le de même pour eux. » La Loi et les prophètes tenus dans cette seule phrase.
Il se tut. Le sermon était fini. La foule restait immobile, comme submergée par un flot trop vaste. Ce n’était pas un système, c’était un monde nouveau proposé, un renversement de toutes les valeurs. Certains, parmi les scribes, s’éloignaient déjà, le visage fermé. D’autres restaient, les yeux brillants d’un espoir douloureux et neuf.
Simon, le tisserand, se leva lentement. Il ne disait rien. Il regarda ses mains, puis le dos de Jésus qui descendait la colline vers la plaine. Il n’avait pas tout compris. Mais il avait senti une chose : une porte venait de s’ouvrir, quelque part en lui, sur un chemin étroit et exigeant, qui menait vers une liberté dont il n’avait jamais osé rêver. Il prit une grande inspiration, l’air sentait toujours le thym et la poussière, mais quelque chose, pourtant, avait changé.




