Bible Sacrée

Le Filet de Noms

Le parchemin sentait l’encre acide et la poussière des routes. Phoebé le tenait avec des mains calleuses, habituées aux cordages des navires de Cenchrées, moins au luxe fragile du papyrus. Elle avait accepté cette mission sans joie, seulement par obéissance. Porter une lettre de Paul, l’apôtre aux yeux brûlants et à la colonne vertébrale brisée par les fouets, jusqu’à la capitale du monde. Rome. Elle se demanda, une fois de plus, ce que ces mots contenaient pour justifier un tel voyage.

La maison d’Aquilas et de Prisca sentait la laine teinte et l’huile d’olive. C’était une odeur de stabilité, rare dans ce monde mouvant. Phoebé leur tendit le rouleau. Aquilas, le visage buriné par le soleil levant de Corinthe comme par celui, plus pâle, du Transtévère, le prit avec une gravité qui fit taire les murmures de l’assemblée. Ils étaient une vingtaine, entassés dans l’*insula*, un mélange d’esclaves aux oreilles marquées, d’artisans aux ongles noircis, et de quelques femmes aux regards trop vifs pour être effacés.

Prisca, toujours plus prompte que son mari, défit la ligature. Sa voix, claire et ferme, s’éleva dans la pénombre. Elle commença par les salutations finales, comme on découvre parfois un visage en regardant d’abord l’expression des yeux.

« Je vous recommande Phoebé, notre sœur, qui est diaconesse de l’Église de Cenchrées… »

Phoebé baissa les yeux. Diaconesse. Le mot sonnait étrangement officiel dans cette pièce romaine. Elle se revit sur le quai, réglant un conflit entre deux marins ivres, apportant un panier de figues à la veuve d’un pêcheur noyé. Le service. C’était cela. Rien de plus. Rien de moins.

La voix de Prisca continua, tissant une toile de noms, de liens, de mémoires. Chaque nom était un visage qui surgissait dans l’esprit des auditeurs.

« Saluez Prisca et Aquilas, mes collaborateurs en Jésus-Christ… »

Aquilas eut un léger sourire. Il revit l’échoppe de Corinthe, les copeaux de tente mêlés à la paille, et Paul, infatigable, discutant avec un philosophe stoïcien tout en cousant du cuir. Des collaborateurs. Ils avaient risqué leur cou pour lui, littéralement. Une fois, à Éphèse, la foule s’était déchaînée. Ils l’avaient caché, puis fait sortir de la ville déguisé en marchand de lainages. Rien d’héroïque. Juste la logique de l’amour.

« Saluez Épénète, mon bien-aimé, qui a été les prémices de l’Asie pour Christ. »

Dans un coin, un homme d’un certain âge, les épaules voûtées, tressaillit. Épénète. Personne ne l’appelait plus ainsi. Ici, il était Marcus, le foulon. Mais ce nom, prononcé ainsi, le ramena cinquante ans en arrière, sur les rives boueuses du Caystre. La première fois. La stupeur, la lumière, le sentiment irrépressible d’être enfin chez soi. Les prémices. Un fruit précoce, parfois amer, souvent négligé. Une larme silencieuse traça un sillon dans la poussière sur sa joue.

La liste se déroulait, étrange poème de fidélité.

Marie, « qui a beaucoup travaillé pour vous ». Une femme aux cheveux gris, aux mains déformées par les rhumatismes. Elle ne parlait jamais de son travail. Elle faisait. Elle cuisinait pour les agapes, lavait les blessures des esclaves battus, recueillait les enfants abandonnés aux *columna lactaria*. Beaucoup travaillé. C’était un euphémisme.

Andronicus et Junias, « mes parents et mes compagnons de captivité ». Ils échangèrent un regard. La captivité. Pas celle de Rome, douceâtre et surveillée. Celle de Philippes, le cachot humide, les pieds dans les ceps, le chant au milieu de la nuit qui avait fait trembler les pierres. Ils étaient cousins de Paul, de la tribu de Benjamin. Une noblesse de cendres. Leur gloire à eux, c’était d’avoir été en prison pour le Nom, avant même que Paul ne soit célèbre. Des vétérans de l’ombre.

Le nom d’Amplias tomba. « Mon bien-aimé dans le Seigneur. » Un jeune homme, esclave dans la maison de Narcisse, baissa la tête, le cœur battant. Personne ne le trouvait remarquable. Il était timide, effacé. Mais Paul, Paul dont la pensée traversait les mers, l’avait appelé « bien-aimé ». Ce mot était une tunique d’honneur, plus précieuse que la toge blanche de son maître.

La voix de Prisca buta sur un nom. « Saluez ceux de la maison d’Aristobule. » Un silence. Aristobule était mort. Ses esclaves et affranchis, regroupés sous son nom comme sous un drapeau tombé, étaient là. Ils se sentirent vus. Inclus. Leur identité, héritée d’un maître disparu, était transcrite dans la lettre apostolique. Ils existaient.

Elle continua. Urbain, « notre collaborateur ». Stachys, « mon bien-aimé ». Apellès, « éprouvé en Christ ». Chaque épithète était un portrait en miniature. Apellès, un artisan du bois, serra les mâchoires. « Éprouvé ». Oui. L’année dernière, sa petite fille était morte de la fièvre. Il avait crié sa colère contre le ciel, avait failli tout abandonner. L’épreuve. Elle avait brûlé tout ce qui n’était pas essentiel, laissant une foi nue, rugueuse, mais réelle.

« Saluez ceux de la maison de Narcisse qui sont dans le Seigneur. »

Narcisse, l’affranchi tout-puissant de Claude, était tombé en disgrâce. Sa maison, vaste réseau d’influence, s’était fissurée. Certains étaient restés fidèles, d’autres avaient fui. Ceux « qui sont dans le Seigneur » étaient une île fragile au milieu d’un naufrage social. La mention les distinguait, les protégeait peut-être.

Les noms se succédaient, comme les pierres d’une mosaïque invisible : Tryphène et Tryphose, « celles qui travaillent dans le Seigneur ». Perside, « la bien-aimée », qui avait tant travaillé aussi. On chuchota. Étaient-elles sœurs ? Rivales ? Personne ne savait. Le texte les unissait dans l’effort, séparait Perside par l’affection particulière. Des nuances humaines, divinement enregistrées.

Rufus, « l’élu dans le Seigneur ». Et sa mère, « qui est aussi la mienne ». Un grand gaillard, les bras marqués par les scarifications d’une tribu du nord, leva les yeux. Sa mère, une femme simple du bord du Tibre, eut un sourire tremblant. Elle avait un jour donné à manger, lavé un manteau, réconforté un petit Juif épuisé nommé Saul. Un geste de mère. Et il se souvenait. Il l’avait adoptée. La famille de Dieu, tissée de ces fils improbables.

La lecture approchait de sa fin. Les avertissements jaillirent, brusques, tranchants comme un glaive : « Prenez garde à ceux qui causent des divisions… » Un frisson parcourut l’assemblée. Des regards se croisèrent, méfiants. Il y avait eu des disputes, sur les viandes sacrifiées, sur les jours à observer. L’unité était un vase fragile.

Puis, la bénédiction finale tomba, comme une pluie après l’orage. « À celui qui peut vous affermir selon mon Évangile… À Dieu, seul sage, soit la gloire aux siècles des siècles. Amen. »

Le silence s’installa, épais, chargé de tous ces noms, de toutes ces vies. Le parchemin n’était plus une liste. C’était un miroir. Chacun s’y était vu reconnu, nommé, intégré dans un récit plus grand que sa propre petite histoire. Phoebé regarda ces visages éclairés par la flamme d’une lampe à huile. Elle comprit alors le poids de son fardeau. Elle n’avait pas transporté une doctrine. Elle avait apporté un filet de liens, tendu de la mer Égée aux sept collines, un filet qui les retenait tous, du plus illustre au plus obscur, dans la même main invisible.

Aquilas reroula le parchemin avec soin. Le jour déclinait. Dehors, on entendait les cris des vendeurs du Vélabre, les roulements des chariots. Le monde continuait, immense, indifférent. Mais dans cette pièce étroite, un peuple invisible venait d’être rappelé à l’ordre. Son ordre. Celui de l’amour et de la mémoire de Dieu. Un à un, ils se levèrent pour partager le pain, non plus comme des étrangers, mais comme les personnages nommés d’une même lettre d’adoption.

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