L’hiver était précoce à Rome cette année-là. Un froid humide, pénétrant, qui semblait vouloir s’insinuer jusque dans les jointures des pierres de la prison. Paul le sentait dans ses os, une vieille douleur familière qui accompagnait désormais chaque rafale venue du nord. L’obscurité de son cachot n’était jamais totale ; une maigre lumière filtrait d’une ouverture haute, découpant un carré pâle sur le sol de terre battue. C’est là qu’il était assis, un morceau de parchemin rugueux sur les genoux, un calame à la main. L’encre, dans sa petite fiole de terre cuite, menaçait de geler.
Il pensait à Timothée. Non pas au responsable d’Église, à l’homme mûr affrontant les querelles d’Éphèse, mais à l’enfant. Au petit garçon aux yeux graves de Listre, qui écoutait, des heures durant, les histoires de sa grand-mère Lois et de sa mère Eunice. Elles lui avaient transmis quelque chose de précieux, une flamme douce et tenace, bien avant que Paul ne vienne allumer l’incendie de la Bonne Nouvelle dans son cœur. Cette foi sans artifice, ce trésor déposé entre les mains d’un enfant. *Je garde le souvenir de la foi sincère qui est en toi*, écrivit-il, la pointe du calame grattant le parchemin avec un bruit sec. Les mots lui venaient lentement, pesant chaque syllabe comme on pèse une pièce d’or. Il n’écrivait pas un traité, il tendait un fil à travers l’espace et le temps, un fil qui devait résister au vent mauvais qui commençait à souffler.
Son esprit voyageait. Il revoyait le jour où il avait imposé les mains sur les épaules encore frêles de Timothée. La chaleur de ce geste, la solennité de l’instant, bien plus que la simple désignation à une tâche. C’était une transmission. Comme un soldat passant son épée à un jeune frère d’arme avant la bataille. *C’est pourquoi je t’exhorte à ranimer le don de Dieu que tu as reçu par l’imposition de mes mains.* Le « don »… ce n’était pas un talent oratoire, une facilité d’administration. C’était l’Esprit lui-même. Un feu. Et un feu, si on ne l’entretient pas, se réduit à des braises couvertes de cendre, puis à la froideur des cendres mortes.
Un bruit de clés grinça au loin, suivi de pas lourds. Paul ne leva pas les yeux. La peur était une odeur dans cette prison, une odeur aigre qui collait à la peau des nouveaux arrivants. Il avait appris à ne plus la respirer. *Car ce n’est pas un esprit de timidité que Dieu nous a donné, mais un esprit de force, d’amour et de sagesse.* Il traça ces mots avec une vigueur soudaine, comme pour les graver. La force, non pas de l’impétuosité juvénile, mais celle, patiente, du roc. L’amour, qui est la seule arme à ne jamais rouiller. La sagesse, pour discerner les chemins tortueux. Voilà de quoi était fait l’équipement de Timothée. De quoi était fait le sien, ici, dans le froid et l’attente.
Et puis vint le cœur du message, la partie la plus difficile à écrire. Parce qu’elle le mettait à nu. Parce qu’elle parlait de souffrance, et qu’il ne voulait pas que Timothée la lise comme une plainte. *N’aie donc pas honte du témoignage de notre Seigneur, ni de moi son prisonnier.* La honte. C’était l’ennemi insidieux. La honte de la croix, scandale pour les uns, folie pour les autres. La honte d’être enchaîné à un vieil homme usé, dont le nom commençait à être chuchoté avec mépris dans les cercles du pouvoir. Il fallait déjouer cela. Il fallait rappeler le motif de tout : *Car Dieu ne nous a pas donné un esprit de crainte, mais de puissance, d’amour et de discipline.* La discipline. Le mot était dur, militaire. C’était l’entraînement quotidien de l’athlète, le choix de porter sa part de souffrance pour l’Évangile. Sa propre souffrance à lui, Paul, n’était pas un accident. Elle était tissée dans le dessein. *Prends ta part de souffrance pour l’Évangile, avec la force de Dieu.*
Il s’arrêta, les doigts engourdis. Le carré de lumière sur le sol avait bougé, pâli. Le jour déclinait. Il pensa aux visages de ceux qui l’avaient abandonné. Phygèle, Hermogène… Les noms lui brûlaient l’esprit, non par rancœur, mais par une tristesse immense. C’était la désolation du champ de bataille où l’on découvre les absents. Puis le visage d’Onésiphore surgit, comme un baume. L’homme qui n’avait pas eu honte, lui. Qui avait cherché Paul dans tout Rome jusqu’à le trouver, dans ce trou puant, pour lui apporter un peu de chaleur humaine, un peu de réconfort. *Que le Seigneur lui accorde d’obtenir miséricorde auprès du Seigneur en ce jour-là.* Cette répétition – « le Seigneur… auprès du Seigneur » – n’était pas une maladresse de plume. C’était un écho, une confidence sur la relation infinie au sein de Dieu même, source de toute miséricorde.
La dernière ligne. Le parchemin était presque rempli. Il regarda ses mains, vieilles, marquées, tremblant un peu. Des mains qui avaient tenu des pierres, des cordes de tente, des rouleaux sacrés. Des mains qui avaient été liées pour Christ. Il prit une profonde inspiration, l’air froid lui picotant les poumons. Il adressa à Timothée ses dernières instructions, brèves, pratiques. Puis il écrivit la conclusion, simple, dépouillée : *Que la grâce soit avec vous.*
Il posa le calame. La nuit était presque tombée. Quelque part, très loin, à Éphèse, Timothée allait recevoir cette lettre. Il allait dérouler le parchemin, sentir sous ses doigts la texture inégale, voir l’écriture parfois ferme, parfois tremblée, de l’apôtre. Il entendrait, derrière les mots, le grattement du calame dans le silence du cachot, le souffle du vieil homme, le poids de son amour et de son espérance. Ce n’était pas un manifeste. C’était un testament. Un passage de flambeau. Dans la pénombre, Paul ferma les yeux. La flamme, si fragile en apparence, était désormais entre d’autres mains. Elle ne s’éteindrait pas.




