Le soleil de la fin d’après-midi était lourd sur les collines de Juda, un soleil de cuivre qui écrasait les oliviers et faisait miroiter les pierres blanches du sentier. Élishama, les reins douloureux, plia le dos une dernière fois pour saisir la gerbe oubliée dans le coin du champ d’orge. L’air sentait la poussière chaude et le chaume sec. Il entendait au loin les voix des autres moissonneurs qui regagnaient le village, leurs rires bas et fatigués. Lui restait. Parce qu’un homme ne moissonne pas jusqu’au bout de son champ. Il ne retourne pas chercher les épis tombés. Cela, il le savait depuis l’enfance : laisse cela pour l’étranger, pour la veuve, pour l’orphelin. C’était la loi. Une loi étrange de générosité contrainte, qui lui faisait laisser derrière lui, à chaque sillon, une traînée de grâce non méritée.
Il s’assit sur une pierre, essuya son front du revers de sa manche rugueuse. Sa pensée, comme souvent, dériva vers Reumah. Reumah, qui n’était plus sa femme. Le souvenir de son visage, le jour où il avait remis le libelle de divorce entre ses mains, était aussi brûlant que ce soleil. Le rouleau avait été court, sec. *Elle ne trouve pas grâce à mes yeux.* Les mots prescrits. Il avait suivi la loi à la lettre. Un libelle écrit, remis en main propre, et elle était partie, retournant dans la maison de son père, libre de devenir la femme d’un autre. Mais la loi, toujours la loi, ajoutait son étrange codicille : si ce second mari la renvoyait aussi, ou mourait, lui, Élishama, ne pouvait la reprendre. Elle était devenue, par ce nouvel attachement, une chose définie, souillée pour lui à jamais. Une interdiction qui scellait le passé comme on scelle une tombe. Pourquoi ? Il n’en savait rien au-delà des mots du législateur. Peut-être pour que le divorce ne soit pas un jeu, un va-et-vient cruel. Peut-être pour graver dans la chair des conséquences irréversibles. En la regardant s’éloigner, il avait senti ce poids, plus lourd qu’une meule.
Un bruit de pas le tira de sa rêverie. C’était Nahshon, le forgeron, l’air sombre, une pierre à aiguiser à la main.
“Tu as fini, Élishama ? Je viens chercher ce qui est dû.”
La voix était rude, mais non hostile. Nahshon lui avait prêté de la farine deux lunes plus tôt, quand la récolte précédente avait été maigre.
“Je termine à l’instant. Tu auras ton sac demain, après le battage.”
Nahshon hocha la tête, ses yeux tombant sur la meule posée près du puits, à l’ombre d’un figuier. Une lueur passa dans son regard.
“Bon. En gage de ta parole, je prends ça.” Il fit un pas vers la meilleure des deux meules du champ, celle dont Élishama se servait chaque matin pour moudre le grain de la journée.
Instinctivement, Élishama se leva. Une parole lui revint, entendue des lèvres des anciens, une parole de Moïse qui semblait sortir de la poussière même du chemin.
“Non, Nahshon.”
Le forgeron s’arrêta, surpris.
“Tu me refuses un gage ?”
“Je ne te refuse pas un gage. Je te refuse *cette* pierre. Tu ne prendras point en gage la meule inférieure, ni la meule supérieure. Car c’est là-dessus qu’un homme fait moudre sa vie. Prends-la, et tu auras pris sa vie en gage.”
Il y eut un silence. Un lézard fila entre deux pierres. Nahshon le regarda fixement, puis baissa les yeux sur la pierre à aiguiser qu’il serrait dans sa paume calleuse. Un sourire bizarre, fait de respect et d’agacement, fendit sa barbe grisonnante.
“Toujours à citer la loi, hein ? Bon. Soit. Je prendrai ton manteau en gage. Mais rends-le-moi avant le coucher du soleil. Car je sais aussi ce qui est écrit : s’il est pauvre, tu ne dormiras point avec son gage. Tu le lui rendras au soleil couchant, pour qu’il couche dans son vêtement et te bénisse.”
Élishama acquiesça, un poids qu’il n’avait pas perçu s’allégeant dans sa poitrine. C’était cela, la loi. Pas seulement une liste, mais un tissu. Un filet qui empêchait de tomber trop bas. Qui empêchait Nahshon de prendre le pain de sa bouche, et qui l’empêchait, lui, de laisser un frère grelotter la nuit pour un peu de farine. Une justice qui se voulait humaine, qui tenait compte du froid nocturne, de la faim du matin.
Le lendemain, au battage, il surveilla les garçons qui conduisaient les bœufs sur les gerbes étalées. Le bruit sourd des sabots, le craquement des épis, la paille dorée volant dans l’air. Plus loin, sur l’aire de Boaz, il reconnut la silhouette menue de Tirtsa, la veuve de Mika. Elle glanait, suivant les serviteurs, ramassant avec une hâte timide les javelles qu’ils laissaient tomber. Personne ne lui disait rien. Personne ne la chassait. Car il était écrit aussi : tu n’opprimeras point le salarié pauvre et indigent. Tu lui donneras son salaire jour après jour, car il est pauvre, et son âme y est attachée. Et pour la veuve, l’orphelin, l’étranger… tu te souviendras que tu as été esclave au pays d’Égypte.
Élishama se souvenait. Non de l’Égypte, mais de la pauvreté de son père après la sécheresse. De cette angoisse au ventre, de cette âme attachée au sac de grain promis. C’était pour cela que tout cela était là. Pas pour une perfection céleste, mais pour une dignité terrestre. Pour qu’un homme ne soit pas traité comme un outil. Pour qu’une femme renvoyée ne soit pas traitée comme un objet. Pour qu’un enfant ne paie pas pour les fautes de son père. Car il avait vu, l’an passé, les fils de Yakeb être lapidés pour le vol de leur père. Une vieille coutume, cruelle. Mais la loi nouvelle disait : on ne fera point mourir les pères pour les enfants, ni les enfants pour les pères. Chacun mourra pour son propre péché. Une révolution de justice individuelle, plantée au milieu des champs d’orge et des vignobles.
Le soir venu, assis sur le seuil de sa maison, Élishama regarda les premières étoiles percer le velours du ciel. La loi était comme ces étoiles. Point par point, elle semblait distante, froide, inhumaine. Mais ensemble, elles dessinaient des constellations, elles traçaient une voie à travers les ténèbres du cœur humain. Elle ne promettait pas le bonheur. Elle ne donnait pas de raison pour le malheur de Reumah, ou pour sa propre solitude. Elle disait simplement : voici comment tu dois marcher avec ton frère. Voici comment tu limites les dégâts de ta propre dureté. Voici un filet sous le funambule qu’est la vie en communauté.
Elle était imparfaite, terre à terre, pleine de détails obscurs sur les peaux de lèpre et les prêts sur gage. Mais elle était humaine. Terriblement, difficilement humaine. Elle prenait l’homme tel qu’il était, avide, peureux, cruel parfois, et elle lui disait : même ainsi, tu peux, tu dois, laisser des gerbes dans ton champ. Même ainsi, tu rendras le manteau avant la nuit. Même ainsi, tu ne reprendras pas celle que tu as renvoyée.
Un vent frais se leva, apportant l’odeur des vignes et de la terre refroidie. Élishama rentra, ferma la porte de bois. La loi était lourde. Mais, se dit-il en s’allongeant sur sa natte, une vie sans elle serait bien plus lourde encore. Une vie laissée à la seule pente du cœur, sans ces pierres blanches, sans ces bornes plantées dans le désert de l’oubli. Elle n’était pas le chemin lui-même. Elle en était les garde-fous. Et dans l’obscurité, cela lui semblait une forme immense de grâce.




