Bible Sacrée

L’Arche et la Sainteté Oubliée

La chaleur de l’été pesait sur les collines de Juda, et l’air vibrait du bourdonnement des insectes. David, le roi, était assis sur un tabouret dans la cour de sa maison de cèdre, les coudes sur les genoux. Le souvenir de l’arche lui brûlait l’esprit. Elle était là-bas, à quarante kilomètres, chez un dénommé Abinadab, à Kirjath-Jearim. Depuis des décennies, elle y reposait, oubliée, négligée. Cette pensée le tourmentait plus que n’importe quel Philistin. Comment pouvait-on laisser la présence tangible du Très-Haut moisir dans une maison de campagne, alors qu’elle aurait dû trôner au cœur du peuple, à Jérusalem ?

Il convoqua les chefs, les officiers, les prêtres. Sa voix était calme, mais ses yeux, ces yeux de berger habitués à repérer le danger, brillaient d’une conviction fébrile. « Nous allons chercher l’arche de Dieu. Ici, à nous. » Personne n’objecta. L’enthousiasme, contagieux, gagna toute la nation. Trente mille hommes d’élite furent choisis, une armée de parade pour un coffre sacré.

Le cortège qui se mit en route avait des airs de fête. Des chants montaient, des rires aussi. David avait fait fabriquer un char neuf, tiré par des bœufs solennels, pour y poser le précieux objet. Lui-même, revêtu d’un simple éphod de lin sur sa tunique, marchait parmi les hommes, frappant les cordes de sa harpe. On aurait dit une procession triomphale de retour de guerre.

Ils arrivèrent à la colline d’Abinadab. La maison était modeste, perdue dans les oliviers. L’arche, lorsqu’on la fit sortir, était imposante par sa simplicité : ce coffre de bois d’acacia recouvert d’or, surmonté de deux chérubins aux ailes déployées. Une silencieuse majesté en émanait. Les fils d’Abinadab, Ouzza et Ahjo, furent désignés pour guider le char. Ouzza, l’aîné, posa une main presque protectrice sur le flanc de l’arche lorsque les bœufs s’ébranlèrent. Un geste machinal.

Le chemin du retour était caillouteux, en pente par endroits. La joie était toujours là, amplifiée par le son des cors, des cymbales et des lyres. David, le cœur battant la chamade, imaginait déjà l’arche installée dans la tente qu’il lui avait préparée. Il voyait la bénédiction reposer sur la ville, sur son règne.

Puis ce fut l’incident de l’aire de Nacon. Un nid-de-poule, peut-être, ou une pierre glissante. Les bœufs trébuchèrent, brutalement. Le char tangua. L’arche, lourde et instable sur son plateau, vacilla, menaçant de basculer dans la poussière.

Ouzza, qui marchait à côté, vit le mouvement. Sans réfléchir, poussé par un réflexe de préservation purement humain, il tendit la main et saisit l’arche pour la retenir.

Le contact fut immédiat et terrible.

On ne sut pas, sur le moment, ce qui se passait. Il y eut comme un coup de tonnerre sec, sans nuage. Ouzza s’effondra, foudroyé, à côté du char qui s’était immobilisé. Le silence tomba d’un seul coup, si lourd qu’il écrasa les chants en plein vol. Les bœufs mugirent faiblement.

David resta pétrifié. La scène se décomposa devant ses yeux : le corps d’Ouzza, inerte ; l’arche, intacte, indifférente ; la main de l’homme, si proche du bois doré. Une colère froide, mêlée d’une terreur viscérale, le submergea. Ce n’était pas la colère contre Dieu. C’était la colère contre cette sainteté insaisissable, imprévisible, qui frappait un homme qui, au fond, voulait bien faire. Et la peur. Une peur d’enfant devant l’absolu. « Comment l’arche de l’Éternel pourrait-elle venir à moi ? » murmura-t-il, son éphod de lin lui semblant soudain d’une arrogance folle.

La fête était morte. L’ordre fut donné de détourner le cortège. Non pas vers Jérusalem, mais vers une maison sur le chemin, celle d’un étranger, Oved-Édom de Gath. On y déposa l’arche, comme on dépose un fardeau trop brûlant. L’armée de trente mille hommes rentra, honteuse et silencieuse. David regagna sa citadelle, l’âme en charpie. Il passa des semaines sombres, rongé par la crainte et l’incompréhension.

Puis des rumeurs arrivèrent de chez Oved-Édom. Des rumeurs de bénédictions. Une prospérité étrange semblait toucher toute la maison de ce Philistin devenu hébergeur de Dieu. Ses champs, ses troupeaux, sa famille… tout fleurissait. David écouta, et son cœur commença à changer. La crainte resta, mais elle se teinta de respect, de compréhension lentement acquise. Dieu n’était pas un talisman à transporter. Il était le Saint. Il avait ses voies. Et ses voies incluaient une miséricorde pour ceux qui le recevaient avec humilité.

Trois mois plus tard, un nouveau cortège se forma. Mais celui-ci était différent. Pas de char. David avait étudié les vieux rouleaux, consulté les prêtres. L’arche devait être portée sur les épaules, par des Lévites, selon le commandement ancien qu’on avait négligé dans l’euphorie première. Après six pas à peine, David s’arrêta. Il fit sacrifier un bœuf et un veau gras. Puis il reprit la route, dansant de toutes ses forces devant l’arche, tournoyant, sautant, dans son simple éphod de lin. Cette fois, c’était une danse d’adoration, de soumission joyeuse, de réparation. Le peuple suivait, criant de joie, sonnant des trompettes.

De sa terrasse, Mical, sa femme, fille de Saül, regarda la scène. Elle ne vit pas le roi repentant et libéré. Elle vit un homme se débraillant, se donnant en spectacle comme un vulgaire paysan. Le mépris lui crispa les lèvres.

L’arche fut installée dans la tente préparée pour elle. Des offrandes, des bénédictions, un grand festin pour le peuple où David servit lui-même les parts. Ce fut un jour de réconciliation profonde.

Le soir venu, David rentra chez lui pour bénir sa maisonnée. Mical vint à sa rencontre, et ses mots étaient tranchants comme des tessons. « Quel honneur aujourd’hui pour le roi d’Israël, s’être découvert aux yeux des servantes de ses serviteurs, comme se découvrirait un homme de rien ! »

David s’arrêta. La fatigue, l’émotion de la journée, firent place à une froide clarté. Il la regarda, cette princesse de l’ancien ordre, qui comprenait la majesté des palais mais pas celle de l’abandon devant Dieu.

« C’est devant l’Éternel que j’ai dansé, répondit-il, la voix basse mais ferme. C’est lui qui m’a choisi, moi plutôt que ton père et toute sa maison, pour m’établir comme chef sur son peuple, sur Israël. Je danserai encore pour l’Éternel, et je m’humilierai plus encore à mes propres yeux. Quant à ces servantes dont tu parles, c’est avec elles que je serai honoré. »

Le récit dit que Mical n’eut pas d’enfant jusqu’au jour de sa mort. Une stérilité triste et symbolique, comme un cœur qui se ferme à la joie désordonnée mais réelle de la présence divine. David, lui, apprit à marcher avec un Dieu à la fois proche et infiniment autre, dont la sainteté exigeait un char neuf et des cœurs ajustés, bien plus que des mains bien intentionnées mais pressées. L’arche était à Jérusalem. La leçon, elle, était entrée dans la chair même du roi.

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