La chaleur de Thirza semblait s’être figée dans la pierre des murs, une chaleur lourde et immobile, sans le moindre souffle de vent du Jourdain. Dans la chambre aux tentures épaisses, l’odeur de la cire d’abeille et des huiles parfumées ne parvenait pas à couvrir une autre senteur, tenace et angoissante : celle de la fièvre. L’enfant, Abija, gisait sur sa couche, son petit corps brûlant secoué de temps à autre par un frisson qui semblait venir des profondeurs de son être. Ses yeux, trop grands pour son visage amaigri, regardaient sans voir le plafond de cèdre ouvragé.
Jéroboam, debout près de l’entrée, sentait le poids du silence. Ce n’était pas le silence paisible des palais, mais un vide oppressant, peuplé du léger râle de la respiration de son fils. Il tourna entre ses doigts un sceau royal, mais le métal lui parut froid, dénué de sens. Cet enfant, son premier-né, celui en qui il avait placé l’espoir de perpétuer son nom, son œuvre… et voilà qu’il s’éteignait, lentement, irrémédiablement, comme une lampe dont l’huile est épuisée.
Son esprit, aiguisé par des années de règne et de calculs politiques, chercha une issue, une faille. Les dieux qu’il avait établis à Béthel et à Dan, ces veaux d’or devant lesquels tout le royaume du Nord se prosternait pour ne pas avoir à monter à Jérusalem… que pouvaient-ils pour lui maintenant ? Une amertume rude lui monta à la gorge. Il savait, au fond de lui, que ces statues étaient des instruments de pouvoir, du bois et du métal sur des piédestaux de pierre. Ils n’entendaient pas les supplications d’un père.
Alors, dans la pénombre de la chambre, une pensée ancienne, presque oubliée, surgit. Le vieux prophète, Achija de Silo. Celui-là même qui, des années auparavant, lui avait déchiré son manteau neuf en douze morceaux, lui annonçant que Dieu lui arracherait dix tribus des mains de Salomon pour les lui donner. Une parole qui s’était accomplie avec une terrible exactitude. Achija était maintenant vieux, ses yeux usés par l’âge, cloué dans sa masure. Mais il était encore, Jéroboam le savait, un canal pour la parole de l’Éternel.
« Il faut l’interroger », murmura-t-il, plus pour lui-même que pour sa femme, qui veillait, le visage ruisselant de larmes silencieuses. Elle leva vers lui des yeux rougis, pleins d’une interrogation muette. « Achija de Silo. Lui seul peut dire… ce qui arrivera à l’enfant. »
Un plan se forma dans son esprit, torve, marqué par la méfiance qui était devenue sa seconde nature. Il ne pouvait pas y aller lui-même. Le roi d’Israël, rendant visite au prophète qui avait condamné son culte schismatique ? Impensable. La nouvelle se répandrait comme une traînée de poudre. Et puis, Achija le reconnaîtrait. Non, il fallait ruser.
« Tu iras », dit-il à sa femme, la prenant par les épaules. Sa voix était basse, pressante. « Prends des offrandes simples, comme une femme du peuple. Du pain, des gâteaux secs, une cruche de miel. Rien qui puisse trahir ta condition. Déguise-toi. Usé un de tes vieux manteaux, laisse la poussière de la route sur ton visage. »
Elle obéit, muette d’effroi et d’espoir. Elle se transforma en une paysanne anonyme, les mains rugueuses volontairement salies, les cheveux cachés sous un voile commun. Dans un panier d’osier, elle plaça les modestes présents. Son cœur battait à tout rompre, moins à cause de la tromperie qu’à cause de la crainte de ce qu’elle allait entendre.
Le chemin jusqu’à Silo fut long et poussiéreux. Elle marchait d’un pas mécanique, le regard fixé sur les pierres du sentier, l’image du visage fiévreux de son fils gravée au fond de ses yeux. La campagne paraissait étrangement silencieuse, comme retenant son souffle.
Lorsqu’elle trouva la maison du prophète, une bâtisse basse aux murs de terre, une étrange faiblesse la saisit. Elle frappa à la porte, d’une main qui tremblait.
À l’intérieur, Achija était assis dans la pénombre. Les années avaient courbé son dos, et ses yeux, voilés par la cataracte, ne distinguaient plus que des ombres. Mais lorsque la femme poussa la porte, un frisson parcourut le vieil homme. Ce n’était pas le bruit qui l’alertait, ni une quelconque odeur. C’était une connaissance soudaine, venue d’ailleurs, qui pénétra son être avec la force d’une lance.
Avant même qu’elle n’ait ouvert la bouche, avant qu’elle n’ait pu déballer son mensonge et ses pains, la voix du prophète retentit, sèche et claire comme un coup de glaive dans le silence étouffant de la pièce.
« Entre, femme de Jéroboam. Pourquoi cette mascarade ? Je suis chargé d’un message dur à ton égard. »
Elle resta pétrifiée sur le seuil, le panier lui glissant des mains. La terreur la clouait sur place. Toute ruse était vaine. Dieu avait percé à jour leur comédie et avait parlé à son serviteur aveugle.
Achija se leva avec difficulté, sa main s’appuyant sur le mur. Sa voix, alors, changea de ton. Elle ne s’adressait plus seulement à elle, mais à travers elle, à Jéroboam, au royaume, à l’histoire en train de s’écrire dans le sang et l’idolâtrie. Il parla sans ménagement, avec la rudesse des anciens jours.
« Va, dis à Jéroboam : Ainsi parle l’Éternel, le Dieu d’Israël. Je t’ai élevé du milieu du peuple, je t’ai établi chef sur mon peuple d’Israël, j’ai arraché le royaume de la maison de David pour te le donner. Mais tu n’as pas été comme mon serviteur David, qui gardait mes commandements. Tu as fait pis que tous ceux qui ont été avant toi, tu es allé te faire d’autres dieux, des idoles de métal, pour m’irriter, et tu m’as rejeté derrière ton dos. »
La femme écoutait, glacée. Chaque mot tombait comme une pierre sur une tombe. Le prophète poursuivit, décrivant le châtiment à venir : la maison de Jéroboam balayée, exterminée, comme on balaye du fumier jusqu’à ce qu’il n’en reste plus rien. Les morts de la ville seront dévorées par les chiens, celles des champs par les oiseaux du ciel. Il dépeignit l’avenir avec une précision macabre et inexorable.
Puis, sa voix se fit soudain plus précise, plus personnelle, et d’autant plus terrible. « Et toi, lève-toi, retourne dans ta maison. Dès que tes pieds entreront dans la ville, l’enfant mourra. »
Un sanglot étranglé échappa à la femme. Mais le vieillard n’avait pas fini. Dans cette condamnation globale, il glissa une note d’une grâce incompréhensible, un rayon de lumière dans l’obscurité du jugement.
« Tout Israël le pleurera, et on l’enterrera. Car de tous ceux de la maison de Jéroboam, il est le seul pour qui l’Éternel, le Dieu d’Israël, trouve quelque chose de bon. En lui seul, l’Éternel a trouvé un peu de bien, au milieu de tout le mal qui se fait. »
Le retour fut un cauchemar éveillé. Les paroles du prophète tournoyaient dans sa tête, se mêlant au bruit de ses pas précipités. Elle ne sentait plus la fatigue, plus la chaleur. Une seule image l’obsédait : le seuil de la maison, ses propres pieds le franchissant. À mesure qu’elle approchait de Thirza, une oppression grandissait dans sa poitrine.
Lorsqu’enfin les murs de la ville apparurent, blanchis par un soleil impitoyable, ses jambes flanchèrent. Elle marcha les derniers stades comme une automate. La sentinelle à la porte la reconnut à peine sous ses habits poussiéreux et la laissa passer.
Au moment précis où son pied, couvert de la poussière du chemin d’obéissance et de jugement, franchit le seuil de la porte du palais, un cri déchirant s’éleva depuis les appartements privés. Un long cri de lamentation, suivi d’un silence plus horrible encore.
Elle n’eut pas besoin qu’on vienne l’avertir. Elle le savait. Elle laissa tomber son voile et monta, d’un pas maintenant lent et grave, vers la chambre. L’enfant était étendu, paisible enfin, la fièvre envolée de son visage. Dans la mort, il avait retrouvé une sérénité d’avant le péché.
Et comme Achija l’avait annoncé, on pleura l’enfant. Non par ordre royal, mais par une sincérité populaire et étrange. On l’enterra avec les honneurs dus à un prince. Et dans le cœur déchiré de sa mère, au milieu de l’effondrement de tous ses espoirs, demeurait ce mystère insondable : cette unique étincelle de bien trouvée par Dieu en son fils, un secret entre le ciel et un petit garçon qui reposait désormais en paix, tandis que la tempête se préparait sur la maison de son père.




