Le froid était vif ce soir-là, un froid de pierre qui semblait vouloir fendre les oliviers sur la colline. Assis sur le seuil de sa maison, les pierres encore tièdes du jour contre son dos, Éliézer regardait les premières étoiles percer la pourpre sombre du ciel. Un souffle vif descendait des montagnes de Moab, portant l’odeur âcre de la terre retournée et des feux de branchages. Dans sa poitrine, une vieille douleur, familière comme une cicatrice, battait faiblement. Celle de l’exil, jamais tout à fait refermée, même après des années de retour à Jérusalem.
Il se souvenait des rives de Babylone, du chant étranger et forcé. Et maintenant, il était là. Les murailles étaient reconstruites, pierre sur pierre, et pourtant quelque chose en lui demeurait en ruine. Sa femme, Shoshana, posa une main sur son épaule, silencieuse. Elle connaissait ce silence.
« Il fait trop froid, Éliézer. Rentrons. »
Il secoua doucement la tête. « Regarde, » murmura-t-il.
Du nord, une nuée avançait, rapide et sombre, dévorant les étoiles une à une. Le vent tomba d’un coup, comme retenu. Un silence immense s’abattit sur la ville, un silence palpable. Puis vint le crépitement. Doux d’abord, comme du sel jeté sur une toile, puis plus net, plus dense. La neige. Elle tombait en larges flocons lourds, tournoyant dans l’air immobile, vêtant les toits de terrasse d’un linceul pâle. Éliézer tendit la main, capturant une de ces fleurs éphémères. Elle fondit aussitôt, une goutte d’eau pure sur sa paume calleuse.
« Comme la laine, » chuchota Shoshana, émerveillée malgré elle.
Et la parole du psaume lui revint, montant des profondeurs de sa mémoire. *Il envoie sa parole sur la terre… sa parole court avec vitesse. Il donne la neige comme de la laine.* Ce n’était plus un verset appris par cœur, rythmé par la voix du chantre à la synagogue. C’était cela. Cette lente et silencieuse métamorphose du monde sous ses yeux. Cette blancheur recouvrant la terre grise, les pierres brunes, les détritus du jour. Une pureté offerte. Un pardon visible.
Le lendemain, Jérusalem se réveilla engourdie et claire. Les enfants criaient de joie, lançant des projectiles de glace, leurs rires cristallins brisant le silence sacré du matin. Éliézer, enveloppé dans un manteau épais, monta jusqu’aux remparts. De là, le spectacle était à couper le souffle. La vallée du Cédron, les collines alentour, tout n’était que douceur et courbes lumineuses sous le soleil pâle. La rudesse du monde était adoucie. *Il répand le givre comme de la cendre,* pensa-t-il. Des cendres froides et belles. Et quand le gel serre le sol, qui peut lui résister ? Mais à sa parole, le dégel vient. Le vent du sud se lève, et les eaux coulent de nouveau.
Il descendit vers les portes de la ville. Là, près de la fontaine, un petit attroupement s’était formé. Yohanan, le forgeron, tenait contre lui son fils, un garçon d’une dizaine d’années, le visage pâle et les yeux cernés. L’enfant toussait, un son rauque et profond qui faisait mal à entendre.
« La fièvre ne veut pas tomber, Éliézer, » dit le forgeron, la voix rauque d’inquiétude. « Il a pris froid en travaillant avec moi à l’atelier, le courant d’air… »
Éliézer posa une main sur le front brûlant du garçon. Il revit les flocons de neige, leur froide pureté. Mais il se souvint aussi des paroles qui suivent. *Il guérit ceux qui ont le cœur brisé, et il panse leurs blessures.* La guérison. Elle ne venait pas toujours sous la forme qu’on attendait. Parfois, elle passait par les mains ridées de Rivka, la vieille femme qui connaissait les herbes, par la soupe chaude de Shoshana, par le silence partagé d’une veillée. Par cette communauté fragile qui se soutenait, pierre vivante de la cité reconstruite.
« Va trouver Rivka, » dit-il à Yohanan. « Elle a des infusions pour la poitrine. Et ce soir, ton fils mangera à notre table. Une nourriture chaude fera du bien. »
Le forgeron le regarda, les yeux humides de gratitude. *Il prépare au bétail sa pâture,* pensa Éliézer en les regardant s’éloigner. Mais nous ne sommes pas du bétail. Nous sommes ses enfants. Il pourvoit, mais il nous appelle aussi à pourvoir les uns aux autres.
Les jours suivants, le dégel s’installa, transformant les ruelles en ruisseaux boueux. Un soir, Éliézer fut invité chez Nathan, un lévite qui étudiait les astres. Sur le toit de sa maison, à l’abri d’un auvent, ils burent du thé chaud. Le ciel s’était dégagé, d’un noir de velours.
« Regarde, » dit Nathan, pointant un doigt vers la voûte étoilée. « Vois-tu cette constellation ? Les Babyloniens y voyaient un chariot. Les Égyptiens, un dieu. Nous, nous y voyons la main de Celui qui les a fixées. »
Éliézer leva les yeux. La profusion de points lumineux était vertigineuse. Des milliers, des myriades. Chacune clignotant paisiblement dans l’immensité froide. *Il compte le nombre des étoiles, il leur donne à toutes des noms.* La pensée le fit sourire. Compter les étoiles ? Un travail d’éternité. Leur donner un nom ? Une intimité infinie. Le même qui nomma chaque étoile connaissait le nom de Yohanan, du petit garçon fiévreux, le sien. Cette grandeur et cette proximité lui serrèrent la gorge.
« Comment un homme peut-il se croire important, devant cela ? » murmura-t-il.
« Et comment peut-il se croire abandonné ? » répliqua Nathan doucement. « Le même qui déploie cette armée innombrable est celui qui relève l’affligé. La puissance et la tendresse ne font qu’un en lui. Sa force est immense, mais sa compréhension est sans limite. Il ne prend pas plaisir à la vigueur du cheval, ni aux jambes de l’homme. Son plaisir, c’est celui qui le craint, celui qui espère en sa bonté. »
Ces mots résonnèrent longuement en Éliézer. La nuit était claire, froide, mais en lui une chaleur nouvelle avait germé. Ce n’était pas une révélation soudaine, mais une lente infiltration, comme l’eau de fonte dans la terre desséchée. La douleur de l’exil, la cicatrice dans sa poitrine, n’avait pas disparu. Mais elle n’était plus le centre de tout. Elle était devenue un lieu où la grâce, étrangement, pouvait maintenant suinter.
En redescendant par les ruelles obscures, il entendit le bruit lointain des chants qui montaient du Temple. Les lévites devaient entonner les louanges du soir. *Il envoie son ordre sur la terre.* L’ordre n’était pas seulement dans le cycle des saisons, dans la neige et le dégel. Il était dans cette paix fragile qui régnait ce soir sur Jérusalem. Dans le rétablissement de l’enfant du forgeron. Dans le partage du pain. Dans le fait même de pouvoir lever les yeux vers les étoiles sans craindre le pillard ou la déportation.
*Il n’a pas agi de même pour toute nation.* La pensée n’était pas un motif d’orgueil, mais un poids solennel. Une responsabilité. Être le dépositaire de cette connaissance, de cette relation. Être cette cité sur la colline, imparfaite, tremblante, mais aimée.
En franchissant le seuil de sa maison, Shoshanna levait les yeux de sa couture. Elle sourit, et sans un mot, lui tendit une coupe de vin légèrement tiédie avec des épices. L’arôme de cannelle et de clou de girofle embauma la pièce.
Assis près du feu, Éliézer sentit la paix l’envahir, une paix qui n’ignorait pas le mal du monde, mais qui savait qu’au-delà du froid, il y avait la parole qui court. Au-delà de la nuit, les étoiles nommées. Au-delà du cœur brisé, la main qui panse. Il but une gorgée, et la chaleur du vin se mêla à celle du foyer, à celle, plus profonde, d’une gratitude enfin silencieuse et pleine. Dehors, le vent s’était levé de nouveau, chantant dans les fissures des pierres. Mais ce n’était plus le vent du nord, porteur de gel. C’était le vent du sud, annonciateur de pluies bienfaisantes.




