L’ombre était fraîche dans la petite pièce aux murs de terre crue, mais Ézéchias ne la sentait pas. La chaleur du jour, accumulée dans ses os, y était remplacée par une autre brûlure, plus sourde. C’était celle de l’absence. Par l’étroite ouverture, un rai de lumière coupait la pénombre, vibrant de poussière et des bruits de Babylone : un chariot grinçant, des appels gutturaux dans une langue qui lui écorchait encore l’âme après toutes ces années.
Il tenait entre ses mains, sans vraiment les voir, des lambeaux de parchemin usés. Des mots de là-bas. Des mots du pays des oliviers gris et des collines pierreuses. Des mots de son Dieu. Mais aujourd’hui, ils semblaient silencieux, recouverts par la grande clameur de l’exil.
C’est alors que le silence vint. Non pas un silence extérieur – Babylone ne se taisait jamais – mais un silence intérieur, large et profond comme le ciel du désert à l’aube. Et dans ce silence, une Présence. Elle n’était pas dans le tourbillon de poussière lumineuse, ni dans le souffle tiède de l’air. Elle était simplement *là*, emplissant la pièce, pesant doucement sur ses épaules courbées.
Une voix, qui n’était pas un son mais la forme même d’une parole imprimée dans son esprit, se fit entendre. Elle n’éclata pas. Elle ne tonna pas. Elle se déploya, avec la patience terrible d’un fleuve creusant son lit.
« Voici mon serviteur, que je soutiens, mon élu, en qui mon âme prend plaisir. J’ai mis mon Esprit sur lui. »
Ézéchias retint son souffle. Les images se formèrent, non pas devant ses yeux, mais au-dedans, avec la netteté fulgurante des choses vraies. Il ne voyait pas un visage, mais une posture. Une silhouette qui se tenait debout, non pas sur un char de guerre, mais dans la fragile humanité d’un corps d’homme. La force qui émanait d’elle n’était pas celle des muscles bandés, mais celle d’un chêne profondément enraciné ; une force qui venait d’ailleurs, une force *prêtée*, accordée par un Autre.
« Il ne criera pas, il n’élèvera pas la voix, et ne la fera pas entendre dans les rues. »
La vision se précisait. Ce serviteur marchait dans les ruelles du monde, et son passage était discret. À la différence des rois de la terre dont les décrets résonnaient dans les places, à la différence même des prophètes dont les « ainsi parle l’Éternel » fendaient l’air comme une épée, lui, il avançait sans tapage. Sa parole était basse, confidentielle, une semence déposée dans le sillon et non un cri jeté au vent. Ézéchias, habitué aux démonstrations de puissance, aux idoles colossales de Babylone, en fut déconcerté. Où donc était la gloire ?
La voix, immuable, poursuivit, et l’image changea. Le serviteur était maintenant penché sur quelque chose de brisé. Une tige de roseau, écrasée par un pied inconscient. Un roseau à la tige fine, inutile, promise au feu. Mais les mains du serviteur, avec une lenteur infiniment respectueuse, la relevaient. Il ne la cassait pas davantage. Il la redressait, son toucher était un pardon offert à la fragilité.
Puis, ce fut une mèche. Une mèche de lampe à huile, presque consumée, qui ne produisait plus qu’une fumée âcre et noire, prête à s’éteindre dans un dernier grésillement. Une mèche qui sentait la fin, l’échec, l’énergie perdue. Le serviteur approcha sa main, non pour l’étouffer définitivement, mais pour la ranimer d’un souffle. Il ne l’éteignait pas. Il attisait la faible lueur qui persistait, il croyait en la flamme quand même elle ne faisait plus que fumer.
Une vague d’émotion submergea Ézéchias, si forte qu’elle lui fit monter les larmes aux yeux. Dans cet exil, il se sentait si souvent comme ce roseau froissé, comme cette mèche fumante. Et voilà que Dieu lui montrait un messie qui ne piétinerait pas, qui n’achèverait pas. Un sauveur qui s’occuperait des faibles, des défaillants, de ceux dont la lumière vacille. Ce n’était pas la victoire écrasante dont il rêvait pour terrasser Babylone ; c’était une victoire d’une autre nature, une victoire sur le mépris, sur l’abandon.
La voix reprit, et le ton, sans s’élever, prit une solennité qui fit frémir la pièce.
« Moi, l’Éternel, je t’ai appelé pour la justice, je te prendrai par la main, je te garderai. Je ferai de toi l’alliance du peuple, la lumière des nations. »
Les paroles étaient comme des coups de burin sur une pierre éternelle. Alliance. Non plus seulement avec la lignée d’Abraham, mais *du* peuple, peut-être un peuple nouveau, né de cette étrange délivrance par la douceur. Lumière. Non pas un éclair foudroyant qui aveugle, mais une lueur tenace, qui perce les ténèbres de l’ignorance et du désespoir, pour toutes les nations, même pour cette Babylone arrogante.
La vision finale fut la plus stupéfiante. Le serviteur marchait maintenant. Devant lui, un chemin se dessinait, mais ce n’était pas une route royale pavée de pierres blanches. C’était un sentier inédit, tracé dans une épaisse obscurité. Des ténèbres littérales, comme celles qui précèdent la création. Et lui, il avançait, et sous ses pas, la lumière naissait. Non pas devant lui, illuminant son chemin à l’avance, mais *sous ses pas*, à mesure qu’il posait le pied. Il ouvrait la route dans l’inconnu, dans l’impénétrable, en y inscrivant la clarté de sa présence fidèle. Il transformerait les cachots en lieux ouverts, les prisons en espaces libres. Il donnerait la vue à des yeux qui ne savaient même plus qu’ils étaient aveugles.
Puis, aussi soudainement qu’elle était venue, la Présence se retira. Le poids se leva des épaules d’Ézéchias. Le bruit de Babylone lui revint aux oreilles, brut et réel. La poussière dansait toujours dans le rai de lumière.
Mais rien n’était plus comme avant. Il regarda ses mains vides. Les parchemins semblaient maintenant brûler d’une vie neuve. Il ne voyait plus un texte, mais une personne. Un serviteur. Un homme qui porterait la force de Dieu dans la faiblesse assumée, la justice de Dieu dans la douceur obstinée, la lumière de Dieu dans les ténèbres les plus épaisses.
Un long moment, il resta assis, immobile. La colère et l’impuissance qui l’habitaient s’étaient dissipées, non balayées par un vent de victoire, mais apaisées par une certitude d’une profondeur insondable. Dieu n’avait pas oublié. Son plan n’était pas un assaut frontal contre les empires. C’était une infiltration de grâce. Une guérison par le bas, par le cœur brisé, par la mèche qui fume.
Dehors, le jour baissait. Ézéchias se leva, les jointures un peu raides. Il avait reçu une vision non pour lui seul, mais pour tous ceux qui, comme des roseaux froissés, attendaient un souffle. Il ne savait pas quand ce serviteur viendrait. Il ne savait pas comment. Mais il savait, désormais, *qui* il serait. Et cette connaissance était comme une eau fraîche au fond de l’âme, une source qui ne tarirait plus.



