Bible Sacrée

Le Sarment et la Cendre

La chaleur avait quitté les cendres depuis longtemps. Azaria resta accroupi près du foyer éteint, les doigts effleurant les morceaux de charbon noir, friables comme de la terre sèche. Ce n’était plus du bois, cela n’avait plus de nom. Une poignée de poussière grise s’échappa de son poing serré, emportée par le vent du matin qui faisait trembler les oliviers au flanc de la colline.

Il se souvint du jour où il avait coupé le sarment. C’était en automne, après les vendanges. La vigne, vieille et noueuse, peinait à donner autre chose que des raisins minuscules, aigres. Il avait passé la lame de sa serpe sur une branche torse, pas plus épaisse que son poignet, au bois dur et irrégulier. Elle était inutile. Elle ne portait pas de fruit. Elle encombrait l’espace, volant la sève aux autres bras plus vigoureux. Il l’avait jetée sur le tas, près de l’enclos.

Les jours passèrent. La branche sécha au soleil. Le bois se fit plus léger, la surface se gerça. Un enfant l’avait ramassée un jour, s’en était fait un bâton pour chasser les poules, puis l’avait abandonnée contre un mur. Azaria l’y avait retrouvée plus tard, couverte de poussière. Il l’avait observée. Elle n’était pas droite. Impossible d’en faire un piquet solide pour la clôture. Trop courte, trop tordue pour servir de manche à un outil. Les nœuds du bois, les veines tordues la rendaient fragile, elle se serait fendue à la première pression. Une pensée lui était venue, fugace : peut-être le sculpteur du village ? Mais non. Le bois de vigne, même sec, se fendille, il éclate, il refuse la forme. Il garde l’entêtement de la courbe inutile.

Alors, hier soir, le froid étant venu, il l’avait ramassée avec d’autres débris, des ronces coupées, des feuilles mortes. Il avait construit son feu pour la nuit. Au moment de l’allumer, il avait hésité, tenant le sarment dans sa main. Quel gâchis, avait-il murmuré sans vraiment savoir pourquoi. Puis il l’avait posé sur le bûcher.

Les flammes l’avaient saisie avec une avidité particulière. Le bois sec de la vigne avait crépité, non pas avec le grondement sourd du chêne, mais avec une sorte de plainte aiguë, une succession de petits craquements précipités. Il avait brûlé vite, trop vite, ne laissant qu’une braise intense et brève, puis plus rien. Juste cette cendre noire, plus fine que le reste, qui s’était mêlée aux débris calcinés des ronces.

Assis dans la lumière froide de l’aube, Azaria sentit un poids lui écraser la poitrine. Ce n’était pas à cause du sarment. C’était autre chose, une vérité plus vaste qui se posait sur lui, insupportable et claire comme le jour qui se levait.

Jérusalem.

Le mot lui vint aux lèvres, sans bruit. La ville là-bas, au loin, derrière les montagnes. La cité qu’on disait choisie, plantée comme un cep noble sur la colline de Sion. Elle avait été taillée, émondée par les prophètes. Elle avait reçu la pluie des lois, le soleil des promesses. Et à quoi avait-elle servi ? Quel fruit avait-elle porté qui ne fût pas gâté par l’injustice, pourri par l’idolâtrie ? On avait espéré d’elle la droiture, la justice, un témoignage pour les nations. Et elle s’était tordue sur elle-même, s’était nouée dans ses complots, avait durci son cœur comme ce bois infertile.

Elle était comme ce sarment. Inutile à l’état naturel, stérile. Inutile une fois coupée, trop tordue pour être façonnée en quelque chose de nouveau. Sa seule destination, sa seule fonction réelle, c’était le feu. Le feu de la dévastation, du châtiment. Ce n’était pas une cruauté supplémentaire. C’était la simple vérité de sa nature. Un bois qui ne sert à rien n’a d’autre fin que d’être consumé. La ville qui ne remplit pas le rôle pour lequel elle a été plantée… son chemin ne mène nulle part ailleurs.

Un frisson le traversa, qui n’avait rien à voir avec la fraîcheur du matin. Il voyait, comme dans une vision trop nette, les murailles non pas comme de la pierre, mais comme ce bois calciné. Les palais, les temples, réduits à cette poussière grise entre ses doigts. Non pas à cause de la supériorité d’un ennemi, mais à cause de leur propre inutilité fondamentale. Quand le feu de Babylone viendrait – et il viendrait –, il ne rencontrerait aucune résistance substantielle, car il ne consumeraient que ce qui était déjà, en essence, du combustible. Une branche morte depuis longtemps.

Azaria se leva, les genoux raidis. Il regarda ses vignes, les ceps bien alignés qui dormaient encore, promesse du prochain cycle. Puis son regard revint au foyer mort, à la tache noire sur la terre ocre. Le message n’était pas dans les tonnerres, ni dans les visions complexes. Il était là, dans la trivialité d’un bout de bois brûlé. La leçon était silencieuse, et absolue.

Il se détourna. Il devait aller travailler. Mais en lui marchait désormais cette certitude sombre et tranquille : il existe une inutilité si profonde qu’elle transforme toute une existence, même une cité sainte, en simple attente du feu. Et le feu, lui, ne se trompe jamais de cible. Il ne consume que ce qui est déjà prêt à disparaître.

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