Bible Sacrée

La confession de Pierre à Césarée

Le vent du nord descendait des hauteurs du Hermon avec une dent froide, même en cette fin d’après-midi où le soleil oblique dorait les champs d’oliviers. Ça sentait le feu de bois et la terre humide, une odeur de fin de journée en Galilée. Jésus marchait un peu à l’écart, comme souvent. Sa silhouette se découpait, simple et droite, contre la lumière basse. Nous le suivions, un groupe d’hommes fatigués, les sandales couvertes de la poussière grise des chemins de Césarée de Philippe. La journée avait été longue, pleine de regards échangés, de chuchotements dans les ruelles de la ville.

Pierre marchait près de moi. On voyait à son front plissé qu’il ruminait quelque chose. Depuis le matin, une question nous trottait dans la tête, nourrie par les murmures de la foule et nos propres discussions sans fin. « Qui est-il, vraiment ? » Les uns disaient : un prophète, Élie revenu, Jérémie. Des mots qui sonnaient juste, mais qui, au fond, laissaient un vide. Comme une tunique trop grande.

On s’arrêta près d’un gros rocher, à l’orée d’un champ. Le vent s’engouffrait dans nos manteaux. Jésus se tourna vers nous, son visage était grave, mais ses yeux scrutaient chacun, avec cette acuité qui donnait l’impression qu’il lisait dans les cœurs avant même qu’on n’ouvre la bouche.

« Au dire des gens, qui est le Fils de l’homme ? » demanda-t-il.

La réponse vint, hésitante, mêlée. On rapporta ce qu’on avait entendu. Jean-Baptiste. Élie. Un prophète. Des échos, des reflets. Rien qui ne saisisse la substance.

Il y eut un silence. Seul le vent faisait bruire les feuilles des oliviers. Ses yeux se posèrent alors sur nous, pesant, intenses.

« Et vous, qui dites-vous que je suis ? »

La question tomba dans le cercle comme une pierre dans l’eau calme. Elle résonna. On se regarda, cherchant des yeux une réponse sur le visage de l’autre. La vérité, ce n’était pas une formule apprise, c’était quelque chose qui se tordait dans la poitrine, difficile à extraire. Simon Pierre avança d’un pas. Son visage, habituellement si mobile, était soudain de pierre, concentré, comme illuminé de l’intérieur par une certitude qui le dépassait.

« Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant. »

Les mots jaillirent, clairs, nets, définitifs. Ils coupèrent le vent. Autour de nous, le monde parut s’immobiliser. Ce n’était plus Pierre qui parlait, du moins pas seulement lui. C’était une affirmation venue d’ailleurs, une révélation plantée là, au milieu de nous.

Le visage de Jésus changea. Une lumière douce et puissante irradia de son regard. Il posa la main sur l’épaule de Pierre, lourde de sens.

« Heureux es-tu, Simon, fils de Jonas, car ce n’est pas la chair et le sang qui t’ont révélé cela, mais mon Père qui est aux cieux. »

Sa voix était basse, empreinte d’une solennité qui nous fit frissonner. Puis il désigna le rocher massif sur lequel nous étions presque adossés.

« Et moi, je te dis que tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église, et les portes de l’Hadès ne tiendront pas contre elle. Je te donnerai les clefs du royaume des cieux : tout ce que tu lieras sur la terre sera lié dans les cieux, et tout ce que tu délieras sur la terre sera délié dans les cieux. »

Les images étaient grandioses, écrasantes. Une Église ? Une forteresse vivante ? Des clefs ? On comprenait à moitié, mais on sentait le poids de l’instant. Pierre, sous la main de Jésus, semblait grandir et rapetisser à la fois, écrasé par le destin qu’on venait de lui jeter sur les épaules.

Puis, aussi soudainement que l’éclair avait illuminé son visage, une ombre y passa. Jésus se détourna, regardant vers le sud, vers la route qui menait à Jérusalem. Son expression devint sombre, d’une tristesse profonde.

Il se mit à nous parler alors, ouvertement, sans paraboles cette fois. Des mots durs, crus, qui nous transpercèrent.

« Il faut qu’il aille à Jérusalem, qu’il souffre beaucoup de la part des anciens, des grands prêtres et des scribes, qu’il soit mis à mort et que, le troisième jour, il ressuscite. »

La mort. Le mot tomba parmi nous comme un couperet. Tout ce que venait de dire Pierre, cette confession glorieuse, se heurtait à cette perspective horrible, incompréhensible. Le Messie ? Mourir ? C’était un non-sens, une contradiction qui nous révoltait.

Pierre, encore sous le coup de la proclamation, bondit. Il saisit Jésus par le bras, avec cette familiarité rude qui était la sienne.

« Non, Seigneur ! Cela ne t’arrivera pas ! »

Son ton était plein d’une affection sincère, d’une horreur protectrice. Il voulait épargner cela à son maître, à son ami. À celui qu’il venait de confesser comme le Fils de Dieu.

La réaction de Jésus fut foudroyante. Il se retourna d’un mouvement vif, et son regard, qui venait de rayonner sur Pierre, devint un glaive. Il foudroya Simon.

« Arrière, Satan ! Tu es pour moi un obstacle, car tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes. »

Le vent lui-même sembla retenir son souffle. Pierre recula, frappé en plein cœur, le visage décomposé. Satan. L’accusation était terrible, venue de cette bouche. L’obstacle. Celui qui, un instant plus tôt, était la pierre de fondation, était devenu une pierre d’achoppement.

Jésus, le visage toujours dur, s’adressa à nous tous, d’une voix qui portait loin dans le crépuscule naissant.

« Si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il se renie lui-même, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive. Car qui veut sauver sa vie la perdra ; mais qui perd sa vie à cause de moi la trouvera. »

Les mots résonnèrent longtemps après qu’il eut cessé de parler. La croix. Instrument de supplice romain, honteux, atroce. Il en faisait le symbole de la suite. C’était insensé. On resta silencieux, le cœur lourd, les esprits en tumulte. Pierre, assis à l’écart sur une pierre, regardait le sol, écrasé. La gloire et le rejet s’étaient succédé en quelques battements de cœur.

Le soleil avait maintenant disparu derrière les collines. Une fraîcheur vive montait de la terre. Jésus se leva, et sans un mot de plus, il reprit le chemin, marchant vers l’obscurité qui tombait. Nous le suivîmes, comme toujours, mais ce soir-là, nos pas étaient lents, nos pensées accablées par le poids d’un mystère qui venait de s’entrouvrir, révélant non pas un trône, mais une croix, et non pas une victoire immédiate, mais un chemin étroit où il fallait tout perdre pour tout gagner. La pierre avait été posée. Mais le bâtiment à venir, nous commencions à l’entrevoir, serait construit avec un ciment bien plus coûteux que nous ne l’avions imaginé.

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