Bible Sacrée

L’Épreuve du Désert et le Rejet à Nazareth

Le désert. Un mot trop court pour contenir cette immensité de pierre et de lumière. Jésus y marchait depuis des jours, les pieds brûlés par le sable qui filait comme du bronze en fusion sous le soleil. La faim, d’abord sourde crispation, était devenue un hôte familier, un vide rond et permanent au crein de lui. Ce n’était plus une sensation, mais un état. L’air vibrait, miroitant, estompant la ligne où le ciel pierreux rencontrait la terre infinie.

C’est là qu’il le trouva. Non pas dans un fracas démoniaque, mais avec l’insidieuse familiarité d’une ombre qui a toujours été là. Le tentateur. Sa voix n’avait rien de grotesque ; elle était raisonnable, presque compatissante.

« Si tu es Fils de Dieu, ordonne à cette pierre de devenir du pain. »

La proposition résonna dans le crâne de Jésus, se mêlant au bourdonnement de la soif. Il voyait la pierre, plate, grise, à ses pieds. Il pouvait presque sentir l’odeur du pain chaud, la mâche douce et salvatrice. Son corps, toute sa nature humaine, criait « oui ». Mais une autre vérité, plus profonde, plus ancienne, remontait des profondeurs de son être. Il répondit, les lèvres gercées, d’une voix rauque mais claire : « Il est écrit : L’homme ne vivra pas de pain seulement. »

Le démon ne sourcilla pas. Il l’emmena alors, dans une vision si fulgurante qu’elle semblait réelle, sur une hauteur vertigineuse. D’un seul coup d’œil, tous les royaumes du monde et leur gloire défilèrent, étincelants, riches, complexes et vains. Le vent faisait claquer les pans usés de son vêtement.

« Je te donnerai toute cette autorité et la gloire qui va avec… si tu te prosternes devant moi. »

Le prix. Toujours un prix. Acheter le monde au prix de l’adoration pervertie. Jésus ferma les yeux un instant, non pour fuir le spectacle, mais pour voir au-delà. Il voyait les faces hideuses derrière les couronnes, les chaînes sous les soieries. « Il est écrit : Tu adoreras le Seigneur, ton Dieu, et c’est à lui seul que tu rendras un culte. »

L’échec rendit l’adversaire plus audacieux, ou plus désespéré. Ils se tenaient maintenant à Jérusalem, sur le pinacle du Temple. En contrebas, la cour grouillait de monde, fourmilière pieuse et inconsciente. Les pierres blanches jetaient une lumière crue.

« Si tu es Fils de Dieu, jette-toi d’ici en bas ; car il est écrit : Il donnera pour toi des ordres à ses anges, afin qu’ils te gardent. Et encore : Ils te porteront sur les mains, de peur que ton pied ne heurte une pierre. »

La ruse était subtile. Utiliser l’Écriture elle-même, la tordre, l’appliquer hors de son sens, pour provoquer un miracle-spectacle, une foi née du vertige. Jésus le regarda enfin, et dans ses yeux, il n’y avait plus de fatigue, mais une tristesse infinie. « Il est dit : Tu ne mettras pas à l’épreuve le Seigneur, ton Dieu. »

Un silence tomba, plus lourd que la chaleur. L’ombre se retira, vaincue pour un temps. Jésus demeura seul, épuisé, vidé. Ce n’est qu’alors, dans le grand silence retrouvé du désert, qu’il perçut la présence réconfortante des anges. Ils ne firent pas de spectacle. Ils s’approchèrent simplement, et l’un d’eux lui tendit une cruche d’eau fraîche et une galette de pain simple. Un repas de convalescent, offert dans la douceur, non dans la puissance.

Des jours plus tard, il revint en Galilée. Sa renommée, comme une rumeur persistante, l’avait précédé. Il se rendit à Nazareth, son bourg natal. Le chemin était familier, chaque tour de rocher évoquait une mémoire d’enfant. Le sabbat arriva, avec son calme sacré. Comme il en avait l’habitude, il entra dans la synagogue. L’odeur de cire et de vieux parchemin l’enveloppa. Des visages connus, vieillis, le regardaient avec une curiosité teintée de fierté locale. On lui tendit le rouleau du prophète Ésaïe.

Le cuir était usé, doux sous ses doigts. Il déroula le livre avec le bruit sec familier du papyrus, cherchant un passage précis. Il le trouva. Sa voix, qui avait résisté aux sécheresses du désert, s’éleva dans le silence attentif :

« L’Esprit du Seigneur est sur moi, parce qu’il m’a oint pour annoncer une bonne nouvelle aux pauvres. Il m’a envoyé proclamer aux captifs la libération, et aux aveugles le recouvrement de la vue ; renvoyer les opprimés en liberté, proclamer l’année de grâce du Seigneur. »

Il roula lentement le rouleau, le rendit au servant. Tous les yeux étaient fixés sur lui, dans l’attente de l’homélie conventionnelle, des commentaires rassurants. Le silence s’épaissit. Alors, il dit simplement : « Aujourd’hui, cette écriture est accomplie, vous qui l’entendez. »

Un premier moment de stupéfaction. Puis les murmures naquirent, s’enflèrent. « N’est-ce pas le fils de Joseph, le charpentier ? » « Nous connaissons sa famille ! » La fierté se changeait en offense. L’ordinaire de sa vie parmi eux devenait un obstacle à l’extraordinaire de sa parole.

Il perçut leur incrédulité, cette barrière de familiarité méprisante. « Sans doute, dit-il, vous allez me citer ce proverbe : “Médecin, guéris-toi toi-même”. Vous me direz : “Tout ce que nous avons appris que tu as fait à Capharnaüm, fais-le donc ici, dans ta patrie.” » Son ton n’était pas provocant, mais empreint d’une lassitude prophétique. Il savait. Il savait que la foi ne naît pas de la contrainte du spectacle.

Puis il les secoua, rappelant les récits des Écritures qu’ils chérissaient. Élie, envoyé chez une veuve étrangère à Sidon, et non aux veuves d’Israël durant la grande famine. Élisée, guérissant Naaman le Syrien, et non les lépreux du pays. Des exemples qui dirent la liberté souveraine de la grâce, une grâce qui refuse d’être prise en otage par le privilège de la naissance.

Ce fut l’étincelle. La colère, d’abord froide, devint furie. L’offense théologique se mua en rage meurtrière. De fils du pays, il devint blasphémateur. La foule se leva, le poussa hors de la synagogue, hors du bourg, vers la falaise escarpée sur laquelle la ville était bâtie. Il sentait leur haleine chaude, voyait la folie dans leurs yeux. Ils voulaient le précipiter.

Il marchait au milieu d’eux. Étrangement calme. Au bord du précipice, dans le vacarme des cris, il se retourna. Son regard croisa celui des premiers, peut-être un ancien camarade de jeu, maintenant défiguré par la haine. Et il passa. Simplement. Au milieu d’eux. Comme si un chemin invisible s’ouvrait dans la mêlée humaine. Ils ne purent mettre la main sur lui. Pas ce jour-là.

Il descendit vers la plaine, laissant derrière lui les pierres hostiles de Nazareth. Son chemin était tracé, ailleurs. Parmi ceux qui, n’ayant aucune prétention, sauraient peut-être reconnaître, dans la simplicité d’une parole accomplie, l’écho d’une libération attendue depuis toujours.

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