Bible Sacrée

L’abaissement du Christ

Mon frère,

Le parchemin est rugueux sous mes doigts, et l’encre a pâli, mais les mots, eux, sont gravés au feu. Je t’écris de cette petite maison près de l’agora, où l’odeur du pain cuit voisine avec celle des tanneries. Le jour tombe, et avec lui, un silence relatif, seulement troublé par les cris des marchands qui ramassent leurs étals. C’est dans ce calme précaire que mon cœur s’agite, et que je pense à vous, là-bas, à Philippes.

Je me souviens de votre dernière lettre, portée par Épaphrodite, encore pâle des fièvres qui l’ont presque emporté. Vous m’interrogiez sur l’unité, sur cette manière de tenir ferme quand tout semble nous pousser à nous disperser, à dresser des murs entre nous. Par la fenêtre, je vois une femme gronder son enfant qui a renversé un panier de figues. Sa colère est vive, mais ses mains, en ramassant les fruits écrasés, sont d’une douceur infinie. Cela m’a fait penser.

L’unité, vois-tu, ce n’est pas un édifice de pierres bien taillées. C’est quelque chose de bien plus fragile et puissant à la fois. C’est un mouvement de l’âme. Une décision profonde. Si donc il y a quelque consolation en Christ, quelque soulagement dans l’amour, quelque communion d’Esprit… que cela soit complet en vous. Rendez ma joie parfaite : ayez un même sentiment, un même amour, une âme unie, ne recherchez pas vos intérêts propres. La phrase est exigeante. Elle me brûle moi le premier. Car moi aussi, je sais le goût amer de l’orgueil qui pointe, cette petite voix qui chuchote : *Et toi ? Et tes droits ?*

J’ai longuement marché aujourd’hui, le long de la voie Égnatia. Les légionnaires défilaient, cuirasses cliquetantes, visages durs. Leur force est dans l’obéissance, dans l’effacement de l’individu devant la cohorte. Notre force à nous est différente. Elle est dans un effacement choisi, par amour. Ne regardez pas chacun à vos propres intérêts, mais aussi à ceux des autres. Pense à Lydia, la marchande de pourpre. Quand elle a ouvert sa maison, ce n’était pas pour en faire un salon où briller. C’était pour offrir un foyer, un lieu où la fatigue de l’autre devenait sienne. Elle s’effaçait derrière la cruche d’eau qu’elle tendait, derrière le coussin qu’elle glissait sous une tête lasse.

Mais comment faire ? Comment ce renoncement ne devient-il pas amertume ? Ah, c’est là que le mystère s’éclaire, comme un rayon qui perce la pénombre de cette pièce. Ayez en vous les sentiments qui étaient en Jésus-Christ. Et là, mes doigts tremblent un peu en écrivant. Car il nous faut contempler l’inimaginable.

Lui, existant en forme de Dieu. Essaie de saisir cela. Non pas un roi parmi les rois, mais la Source même de toute majesté, la Parole qui soutient les mondes. Une réalité si haute que nos plus beaux temples, nos plus sublimes philosophies, n’en sont que l’ombre portée. Il n’a pas considéré comme une proie à arracher l’égalité avec Dieu. Ce n’était pas un trône qu’il défendait jalousement. Non.

Mais il s’est dépouillé lui-même. Le verbe est violent. Il s’est vidé. Imagine le fleuve qui décide de n’être plus qu’une goutte. La lumière qui consent à s’enfermer dans une lampe d’argile. Il a pris forme d’esclave. Pas d’un sage vénéré, pas d’un roi en exil. D’un esclave. Celui dont on ne voit pas le visage, dont on compte à peine l’existence, dont le corps est une machine à peiner. Il est devenu semblable aux hommes. Il a connu la faim qui tord les entrailles, la fatigue qui alourdit les paupières, le froid de la nuit sous un ciel sans toit. Il a senti sur sa peau la poussière des chemins, la chaleur fiévreuse d’un malade, les larmes salées de l’amitié brisée.

Et reconnu à son aspect comme un homme, il s’est abaissé lui-même. L’abaissement n’était pas seulement dans la crèche. Il était dans chaque regard de mépris essuyé, dans chaque parole malveillante accueillie sans réplique, dans chaque nuit de prière solitaire. Jusqu’au comble. Se rendant obéissant jusqu’à la mort. Pas une mort noble, rapide, entourée d’honneurs. Non. La mort de la croix. L’instrument des maudits, de la honte absolue, de l’anéantissement physique et social. L’agonie publique, les moqueries, l’abandon. Il a bu la couche jusqu’à la lie.

Je m’arrête. Le silence est total maintenant. Un chien aboie au loin. Cette obéissance-là, ce dépouillement-là, c’est notre modèle. Ce n’est pas un concept. C’est un chemin tracé dans la chair et le sang, dans la boue et les larmes. Voilà la mesure de notre amour les uns pour les autres. Voilà l’étalon de notre humilité.

Mais l’histoire ne s’arrête pas au jardin des oliviers ou au Golgotha. Dieu l’a souverainement élevé. L’exaltation est à la mesure de l’abaissement. Il lui a donné le nom qui est au-dessus de tout nom. Ce nom que tout genou fléchira, dans les cieux, sur la terre et sous la terre. Tout genou. Celui du légionnaire comme celui de l’esclave, celui du philosophe comme celui du pêcheur. Et toute langue confessera que Jésus-Christ est Seigneur, à la gloire de Dieu le Père. La boucle est bouclée. Celui qui s’est fait serviteur est reconnu comme Maître de l’univers. Non pas en dépit de son service, mais à cause de lui.

Alors, mon frère, travaillons. Travaillez à votre salut avec crainte et tremblement. Non pas avec l’angoisse de celui qui craint de ne pas être à la hauteur, mais avec le sérieux sacré de celui qui manipule un trésor infiniment précieux. Car c’est Dieu qui opère en vous et le vouloir et le faire, pour son bon plaisir. Sa puissance est à l’œuvre dans notre faiblesse, dans nos petits renoncements quotidiens. Quand tu cèdes la parole à un autre, quand tu portes le fardeau qui n’était pas le tien, quand tu te tais alors que ton orgueil réclame des droits, c’est Lui qui agit. Tu n’es plus seul dans l’effort.

Soyez sans murmure, sans dispute. Brillez comme des flambeaux dans le monde. Des flambeaux, pas des soleils. Une petite lumière tenue ferme dans l’obscurité, qui montre simplement, patiemment, la voie. La voie de celui qui, de riche qu’il était, s’est fait pauvre pour nous.

Épaphrodite se rétablit. Il a hâte de vous revoir, de vous raconter comment, dans sa maladie, il a goûté la douceur de cette présence qui ne abandonne jamais. Moi, je reste ici, dans l’attente et l’espérance. Portez les uns les fardeaux des autres. Et que la paix, cette paix qui dépasse toute intelligence, celle qui régnait dans le cœur de Christ lorsqu’il a lavé les pieds poussiéreux de ses amis, garde vos cœurs et vos pensées.

Dans l’amour de celui qui s’est fait serviteur,

Votre frère.

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