Le jour avait été long, et une chaleur lourde, chargée du sel et des parfums du port, stagnait dans les ruelles de Corinthe. Dans la maison de Gaius, dont la vaste cour intérieure débordait déjà de monde, l’air était un mélange d’huile des lampes, de pain chaud et de sueur. On y venait de partout : des ateliers de bronziers bruyants près du Léchaion, des échoppes des marchands de pourpre, et même de quelques villas sur les hauteurs. L’assemblée du premier jour de la semaine se préparait dans un joyeux désordre.
Prisca, les mains encore rougies par la teinture, avait aidé Aquila à déplacer les bancs. Elle portait un voile simple, de laine usée, qu’elle avait jeté sur ses cheveux en entrant, presque sans y penser. C’était une habitude, un geste hérité de sa mère et de toutes les femmes pieuses qu’elle avait connues. Pourtant, son regard croisa celui de Chloé, une marchande libre devenue diaconesse, dont la chevelure, magnifiquement tressée, brillait librement sous la lumière des flammes. Un silence gêné passa entre elles. La question était dans l’air, depuis des semaines. Certaines, influencées par les cris de liberté des philosophes des places publiques, voyaient dans l’abandon du voile un signe de l’égalité nouvelle en Christ. D’autres, comme la vieille Marie, originaire de Judée, pâlissaient à cette idée, murmurant que c’était une honte, une rupture avec les anges eux-mêmes.
Les hommes n’étaient pas en reste. Proculus, riche affranchi, parlait haut et fort, débattant avec Apollos, l’orateur éloquent, sur la manière de conduire la prière. L’un arguait de la liberté de l’Esprit, l’autre de l’ordre nécessaire. Sous les colonnades de la cour, des groupes se formaient, se dissolvaient. On parlait du Christ, de sa résurrection, mais aussi, inévitablement, des divisions qui traversaient la communauté. L’argent, les statuts sociaux, les origines ethniques… tout cela pesait lourdement dans l’espace censé être celui du corps unique.
Ce soir-là, le repas communautaire qui précédait la fraction du pain prit une tournure étrange. Les riches, ceux de la maison de Gaius ou les amis de Stephanas, avaient apporté des mets abondants : viandes rôties, poissons marinés, fromages et vin de qualité. Ils s’étaient installés aux meilleures places, dans le *triclinium* réservé aux hôtes de marque, et commençaient déjà leur festin, riant fort, certains légèrement ivres. Les plus pauvres, les esclaves qui n’avaient pu se libérer qu’en fin de journée, les ouvriers aux mains calleuses, restaient à l’écart, dans l’angle le moins éclairé de la cour. Leur repas, à eux, se résumait à un peu de pain d’orge et à une écuelle de soupe claire. Une ligne invisible, mais tangible, coupait l’assemblée en deux. Le bruit des rires couvrait à peine le grondement de ventres creux.
C’est alors que Marcus, un ancien du port au visage buriné par le vent, se leva. Il ne prit pas la parole tout de suite. Il regarda longuement la scène : l’ostentation des uns, la honte silencieuse des autres. Dans ses yeux, il n’y avait pas de colère, mais une tristesse profonde, comme celle qu’on lit sur le visage d’un père voyant ses enfants se déchirer.
« Frères et sœurs… », commença-t-il, et sa voix rauque fit tomber peu à peu le brouhaha. « Quand vous vous réunissez, ce n’est plus le repas du Seigneur que vous mangez. Regardez-vous. Chacun se précipite pour prendre son propre repas. L’un a faim, l’autre est ivre. Vous n’avez donc pas de maisons pour manger et boire ? Ou méprisez-vous à ce point l’Église de Dieu que vous humiliez ceux qui n’ont rien ? »
Un lourd silence tomba. Les rires s’étaient éteints net. Dans le *triclinium*, un homme reposa lentement sa coupe. Près de la fontaine, une femme serra plus fort le manteau usé de son enfant.
Marcus laissa la gravité de ses mots faire son chemin. Puis, d’une voix changée, empreinte d’une solennité venue d’ailleurs, il se mit à rappeler. Il parla de ce que lui-même avait reçu, non pas des hommes, mais du Seigneur. Il raconta à nouveau la nuit, la nuit lourde de destin, où Jésus, après le repas, avait pris du pain.
Et là, les mots devinrent plus que des mots. L’espace sembla se resserrer, le temps se plier. Ce n’était plus seulement Marcus qui parlait, mais l’écho de la Tradition elle-même, fragile et puissante, traversant les mers pour venir frapper au cœur de cette cour corinthienne.
« Il prit du pain, et après avoir rendu grâces, il le rompit et dit : ‘Ceci est mon corps, qui est pour vous. Faites ceci en mémoire de moi.’ »
L’air vibra. Les regards, tout à l’hui tournés vers les différences de richesses, de vêtements, de coutumes, convergèrent soudain vers une réalité unique, centrale, humble et terrible. Le pain. La coupe. Le corps rompu. Le sang versé.
« De même, après le repas, il prit la coupe, en disant : ‘Cette coupe est la nouvelle alliance en mon sang. Chaque fois que vous en boirez, faites-le en mémoire de moi.’ »
La voix de Marcus se fit presque chuchotement, mais un chuchotement que chacun entendit au plus profond de lui.
« Car chaque fois que vous mangez ce pain et que vous buvez cette coupe, vous annoncez la mort du Seigneur, jusqu’à ce qu’il vienne. »
Un frisson parcourut l’assemblée. Les distinctions s’estompèrent, non par magie, mais sous le poids d’une vérité plus grande. Celui dont on proclamait la mort sacrificielle était-il mort pour sauver les riches uniquement ? Son sang avait-il scellé une alliance qui excluait les esclaves ? Le corps rompu, partagé, était-il fait pour être célébré dans le mépris des plus faibles ?
La suite de l’enseignement de Marcus ce soir-là prit une dimension nouvelle, éclairée par cette prise de conscience collective. Quand il parla de la tête, du Christ, de l’homme, de la femme, ce ne fut pas pour imposer un joug, mais pour dessiner un ordre d’amour, une chorégraphie sacrée où chaque geste, même le port d’un voile, racontait une histoire plus grande que soi : celle de la Création, de la Chute, et de la Rédemption. Il parla de la gloire de l’homme venant de Dieu, et de la gloire de la femme venant de l’homme, dans une interdépendance radicale qui trouvait son sens ultime « dans le Seigneur ». Il évoqua même les anges, présents dans leur assemblée, témoins silencieux de cette humanité réconciliée – ou divisée.
Ce ne fut pas un règlement sec qu’il donna, mais un appel à discerner le corps. À voir, dans le frère à côté de soi, celui pour qui Christ était mort. À voir, dans le pain tenu entre ses mains, le corps offert qui faisait d’eux un seul corps.
Plus tard, lorsqu’ils se passèrent le pain, une seule miche cette fois, partagée entre tous, et la coupe commune, il n’y eut plus de *triclinium* ni de coin pauvre. Il y eut un cercle, imparfait, marqué par les faiblesses humaines, mais tendu vers une même réalité. Prisca ajusta son voile, non par contrainte, mais comme un signe paisible, un rappel de sa place dans le grand récit de Dieu. Chloé, à côté d’elle, inclina la tête en prière, sa chevelure libre n’étant plus un manifeste, mais simplement ce qu’elle était.
Et quand ils sortirent, longtemps après, dans la nuit fraîche de Corinthe, le sel de l’air avait un autre goût. Ils repartaient vers leurs ateliers, leurs marchés, leurs maisons de maître ou leurs cellules d’esclaves. Mais ils emportaient avec eux, gravée dans le cœur, l’image de ce pain rompu, et le sérieux terrible et joyeux de cette parole : « jusqu’à ce qu’il vienne. » L’unité n’était pas un fait accompli, elle était un appel, un jugement, et une grâce à recevoir, chaque premier jour de la semaine, autour d’une table.




