Bible Sacrée

Le Repos de l’Âme

La pierre était rugueuse sous sa paume, usée par des siècles de mains pareilles à la sienne. Éliézer sentait la poussière du chemin coller à sa nuite, mêlée à la sueur. Le soleil de la neuvième heure tapait dru sur les collines de Judée, et chaque pas vers le village était une petite victoire. Ce n’était pas tant la distance, bien réelle, que le poids qu’il portait en lui ; cette fatigue des os qui va plus profond que les muscles, une lassitude de l’âme qui teinte le monde en ocres ternes.

Il revoyait le visage de son père, des années plus tôt, lui expliquant le Shabbat. Pas seulement comme un commandement, mais comme une promesse. « C’est un avant-goût, Éliézer. Un soupir de Dieu dans la semaine de l’homme. » Le jeune homme avait hoché la tête, comprenant le repos des bras, le repos des bêtes, mais pas ce qu’il y avait derrière ce soupir. Aujourd’hui, adulte, chargé du souci du champ, des dettes, du mariage de sa sœur à organiser, le Shabbat était devenu une trêve précieuse, mais une trêve tout de même. Vingt-quatre heures de répit avant la reprise du même combat. Le repos, le vrai, celui dont parlait le vieux chantier du psaume, lui semblait aussi lointain que les étoiles en plein jour.

Ce soir-là, à la synagogue, la lecture fut tirée des Psaumes. Puis le chef de l’assemblée, un certain Matthias, se leva. C’était un homme qui portait ses années avec une sérénité qui intriguait Éliézer. Il ne parlait pas d’une voix tonnante, mais basse, comme s’il partageait un secret.

« Frères, vous avez entendu : *Aujourd’hui, si vous entendez sa voix, n’endurcissez pas vos cœurs.* Ces mots, nos pères les ont entendus. Ils étaient sortis d’Égypte, libérés de la terre de fatigue. La mer s’était ouverte, la manne tombait du ciel. Et pourtant… pourtant, dans le désert, leur cœur s’est mis à douter. À regretter les marmites de chair, l’esclavage même. La promesse d’une terre où coulent le lait et le miel leur est devenue abstraite, plus réelle était la soif du moment, la peur du lendemain. »

Matthias fit une pause, son regard semblant caresser chaque visage. « Dieu avait juré dans sa colère : ils n’entreront pas dans mon repos. Ce repos-là, ce n’était pas seulement Canaan. C’était plus que des champs fertiles. C’était la fin du nomadisme du cœur. C’était habiter, enfin, dans la paix donnée par Dieu lui-même. Ils sont tombés dans le désert. Leurs corps se sont mêlés au sable. La promesse, elle, est restée. Vivante. »

Éliézer écoutait, captivé malgré lui. Il pensait à sa propre fatigue, à ce désert intérieur qu’il traversait.

« Alors, certains diront », continua Matthias, « que ce repos est arrivé avec Josué. Qu’il a donné la terre au peuple. C’est vrai. Et pourtant, des siècles plus tard, David, dans le psaume que nous avons lu, reparle de ce *Aujourd’hui*. Il réveille la promesse endormie. Si Josué leur avait donné le vrai repos, David n’aurait pas eu besoin d’en parler encore. Il reste donc un repos, un Shabbat, pour le peuple de Dieu. »

Le mot *Shabbat* résonna différemment dans l’esprit d’Éliézer. Ce n’était plus la pause hebdomadaire, mais quelque chose d’immense, d’éternel.

« Car, » et la voix de Matthias se fit encore plus intime, « celui qui entre dans le repos de Dieu se repose de ses œuvres, comme Dieu s’est reposé des siennes. »

L’image frappa Éliézer avec la force d’une révélation. Il voyait le récit de la Genèse : Dieu contemplant l’univers achevé, le septième jour, et se reposant. Non par lassitude, mais par plénitude. Par achèvement. Un repos qui était jouissance, contemplation paisible de ce qui est bon, parfait, terminé. Son propre labeur, à lui, n’en finissait jamais. Semer, récolter, recommencer. S’inquiéter, planifier, craindre. Ses œuvres à lui étaient toujours incomplètes, toujours à reprendre.

« Hâtissons-nous donc, » conclut Matthias, « d’entrer dans ce repos-là. De peur que, par la même désobéissance – cette incrédulité qui refuse de faire confiance à la promesse –, quelqu’un ne tombe à son tour. Car la parole de Dieu est vivante, plus coupante qu’une épée à deux tranchants. Elle pénètre jusqu’à la jointure de l’âme et de l’esprit. Elle juge les sentiments et les pensées du cœur. Rien n’est caché devant elle. Tout est mis à nu sous les yeux de Celui à qui nous devons rendre compte. »

Le silence qui suivit n’était pas vide. Il était lourd de cette parole vivante qui travaillait les cœurs. Éliézer sentit une étrange paix, mêlée d’une sainte inquiétude. La fatigue était toujours là, dans ses membres, mais elle avait changé de nature. Ce n’était plus un mur, mais un signe. Un rappel de son propre inachèvement.

Sur le chemin du retour, la nuit était tombée. Les étoiles, justement, étaient de sortie. Il leva les yeux. L’immensité lui parut moins froide. Ce Dieu qui avait créé cela, et qui s’en était reposé le septième jour, lui offrait d’entrer dans ce même repos. Non pas en arrêtant de travailler ses champs, mais en arrêtant de croire que son salut, sa paix, dépendaient de ce travail. En faisant confiance, aujourd’hui même, à l’œuvre achevée d’un autre.

Il pensa au grand prêtre dont parlait parfois Matthias, celui qui était passé par les cieux, Jésus, le Fils de Dieu. Lui qui avait tout accompli. Peut-être que le repos, le vrai, c’était de s’appuyer sur cet accomplissement-là. De laisser la Parole vivante trancher en lui l’illusion qu’il devait tout porter, et lui révéler la grâce simple de recevoir.

En arrivant à sa porte, Éliézer s’arrêta. L’odeur du pain chaud que sa femme avait cuit pour le lendemain filtrait par l’entrebâillement. Demain serait un autre jour de labeur. Mais quelque chose avait changé. Il y avait, au fond de son être, comme l’écho d’un Shabbat éternel, une promesse qui transformait la fatigue présente en attente paisible. Il poussa la porte, et pour la première fois depuis longtemps, son soupir en entrant ressemblait à un commencement de repos.

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