La pierre était grise, d’un gris chaud qui prenait des reflets dorés sous le soleil déclinant. Moïse posa sa paume à plat sur la surface rugueuse. De là-haut, le vent remontait la vallée, chargé de l’odeur de la poussière, de l’herbe roussie par l’été, et d’autre chose, une senteur âcre et lointaine de fumée. La fumée des feux de camp, des sacrifices du soir, de tout un peuple en pause.
Il ferma les yeux un instant. Non, pas en pause. En attente. L’attente était pire.
Derrière lui, le camp d’Israël s’étalait comme une cité improvisée, un fourmillement de tentes bariolées, de bêlements lointains, de voix qui montaient par vagues. Une vie fragile et tenace, accrochée aux flancs de cette terre nouvelle. *Cette* terre. Pas la sienne.
Il se tourna lentement pour faire face à eux. Ils étaient là, comme chaque soir depuis qu’ils avaient campé dans les plaines de Moab. Des anciens au visage buriné, des chefs de clan aux épaules larges, des jeunes aux yeux brillants d’une impatience qu’ils croyaient cacher. Josué se tenait un peu à l’écart, silencieux. Son regard, lui, était déjà de l’autre côté du fleuve.
« Écoutez, » commença Moïse, et sa voix, rabotée par les années et le désert, porta sans qu’il ait besoin de forcer. Le murmure du camp s’éteignit. « Aujourd’hui, je vous parlerai du chemin parcouru. Non pas pour glorifier des batailles, mais pour graver dans votre mémoire la main qui vous guide. Souvenez-vous de Bashân. »
Il laissa le nom flotter dans l’air tiède. Bashân. Pour eux, c’était un récit, une victoire contée autour des feux. Pour lui, c’était un souvenir de muscles endoloris, du choc des armes, de l’étrange silence qui suit le cri de guerre. Mais il ne parlerait pas de cela.
« Og, le roi de Bashân, » reprit-il, les yeux perdus vers le nord-est, là où les contreforts devaient se découper dans la brume. « Le dernier des Rephaïm. Son lit de fer, vous l’avez vu, exposé à Rabba. Neuf coudées de long, quatre de large. Un homme fait pour inspirer la terreur. Son pays, des villes hautes de murailles, avec des portes et des barres. Des villes fortes, insensées à attaquer. Kiryathaim, Edrei, Salca… des noms qui sonnaient comme des défis. »
Un vieillard, Élitsur, hocha la tête lentement, ses doigts noueux serrés sur son bâton. Il y était. Il avait vu.
« Et l’Éternel nous dit : “Ne le crains point, car je l’ai livré entre tes mains, lui et tout son peuple, et son pays.” » Moïse fit une pause, laissant l’écho de la promesse ancienne résonner. « Nous les avons frappés. Jusqu’à ce qu’il ne reste aucun survivant. »
Les mots tombèrent, lourds et simples. Aucune exaltation. Un constat. La guerre ordonnée par le Ciel a une solennité qui exclut la fanfaronnade. Il vit les jeunes hommes se redresser, une lueur fière dans le regard. Il s’adressa à eux, directement, sa voix se faisant plus dure.
« Et nous avons pris toutes ses villes. Soixante villes. Toute la région d’Argob, le royaume d’Og en Bashân. Des villes fortifiées, sans compter les villages ouverts, innombrables. Nous les avons détruites, comme nous l’avions fait pour Sihôn, le roi de Heshbôn. Ville après ville, hommes, femmes, enfants, nous avons tout dévoué par interdit. »
Un frisson parcourut l’assemblée. Le *hérem*, l’interdit. La notion la plus terrible, la plus incompréhensible pour un cœur humain. La consécration par la destruction totale. Moïse n’esquiva pas. La fidélité ne se narre pas en édulcorant l’obéissance.
« Nous avons pris alors tout le butin du bétail et le butin des villes pour nous. »
C’était l’autre face. La main qui frappe est aussi celle qui pourvoit. Le désert aride était loin. Maintenant, ils avaient des troupeaux qui remplissaient les vallons, des réserves prises sur des terres grasses. La provision venait souvent par le chemin le plus austère.
Il étendit le bras, dessinant un arc dans l’air.
« Depuis Aroër sur le torrent de l’Arnon jusqu’au mont Hermon, avec sa crête enneigée qui semble toucher le ciel. Tout le Galaad, tout le Bashân, nous l’avons pris. Les deux rois des Amoréens, de ce côté-ci du Jourdain, à l’orient. Depuis le torrent de l’Arnon jusqu’à l’Hermon. Les Sidoniens l’appellent Sirion. Les Amoréens, Senir. »
La géographie devenait liturgie. Nommer les lieux, c’était attester de la réalité de la promesse. Ce n’était pas un rêve. C’étaient des torrents, des montagnes, des cols, des pâturages. Une empreinte divine sur de la boue et du roc.
« Et à cette époque, je vous ai donné ce pays conquis. » Son regard balaya les chefs. « Aux Rubénites et aux Gadites, depuis la moitié du Galaad jusqu’à l’Arnon. Et à la demi-tribu de Manassé, le reste du Galaad et tout le Bashân. Tout le pays d’Argob. »
Il se souvint des négociations, de la peur de voir le peuple se fragmenter avant même le Jourdain. La demande des tribus aux grands troupeaux : laisser-nous ici, cette terre est bonne pour le bétail. Sa propre inquiétude. Le marché passé : vos hommes de guerre traverseront avec nous, vous ne nous laisserez pas jusqu’à ce que chaque tribu ait son héritage.
« Et je vous ai donné des ordres, à cette époque. » Sa voix prit une tonalité différente, plus personnelle, plus pressante. Il s’adressait maintenant à ces chefs-là, ceux qui resteraient sur cette rive. « L’Éternel, votre Dieu, vous a donné ce pays pour que vous en preniez possession. Vous, vos femmes, vos enfants, vos troupeaux. Mais vos frères, vos hommes vaillants, doivent passer en armes devant leurs frères. Ils doivent les aider, jusqu’à ce que l’Éternel ait accordé le repos à vos frères comme à vous. Alors seulement vous retournerez chacun à l’héritage que je vous ai donné. »
Il les regarda bien en face. Ils inclinèrent la tête. Le pacte tenait.
Puis vint le tour de Josué. Moïse se tourna vers lui, et une émotion si profonde qu’elle en était douloureuse lui serra la gorge. La fierté, l’affection, l’amertume, tout se mêlait.
« En ce temps-là, je t’ai donné cet ordre, à toi, Josué. Tes yeux ont vu tout ce que l’Éternel, votre Dieu, a fait à ces deux rois. Ainsi fera l’Éternel à tous les royaumes vers lesquels tu vas passer. Ne les crains point, car l’Éternel, ton Dieu, combat pour toi. »
Les paroles étaient pour Josué, mais elles étaient lancées au peuple tout entier. Une transmission. Le bâton du berger qui change de main devant tout le troupeau. Josué soutint son regard, pâle, les mâchoires serrées. Il n’y avait pas de sourire entre eux. Il n’y avait que le poids de l’histoire et la sévérité de l’appel.
Alors, et seulement alors, Moïse laissa monter en lui la chose qui rongeait ses veilles. La chose qu’il ne pouvait taire, car elle était le sceau même de tout son récit.
Il baissa la voix. Elle devint un murmume rauque, presque un grattement de pierre sur pierre.
« Et moi, je suppliai l’Éternel en ce temps-là. »
Le silence devint absolu. On n’entendit plus que le crissement des cigales. *Suppliai*. Le mot était rare dans la bouche de Moïse. Il l’avait prononcé.
« Je dis : “Éternel, Dieu, tu as commencé à montrer à ton serviteur ta grandeur et ta main forte. Quel est le dieu, dans les cieux ou sur la terre, qui puisse accomplir des œuvres comme les tiennes ? Laisse-moi passer, je te prie, que je voie ce bon pays au-delà du Jourdain, ces belles montagnes, et le Liban.” »
Il avait crié ces mots, seul, face à la ténèbre de la Tente. Il les répéta maintenant, nu, dépouillé de toute dignité de chef, devant eux tous. Sa prière d’homme, pas de prophète. Son désir fou, humain, déchirant, de poser le pied sur la terre de la promesse. De sentir sous ses sandales la terre de Canaan, après quarante ans de sable brûlant.
Le vent se leva, plus fort, faisant claquer les bannières des tribus. Il poursuivit, et sa voix n’était plus qu’un souffle usé.
« Mais l’Éternel s’irrita contre moi, à cause de vous. Il ne m’écouta point. Il me dit : “C’est assez ! Ne me parle plus de cette affaire. Monte au sommet du Pisga, porte tes regards à l’occident, au nord, au midi et à l’orient, et regarde de tes yeux, car tu ne passeras pas ce Jourdain. Donne des ordres à Josué, fortifie-le et affermis-le, car c’est lui qui passera devant ce peuple, et c’est lui qui le mettra en possession du pays que tu verras.” »
Les mots tombèrent un à un, comme des pierres sur une tombe. *À cause de vous.* L’aveu était public. Sa faute à Meriba était liée à leur rébellion, à leur esprit d’amertume. Son châtiment était tissé dans l’histoire de leur salut. Une justice incompréhensible, qui le clouait ici, sur le seuil.
Il leva enfin les yeux vers la crête du mont Pisga, qui dominait le camp. Une ombre longue l’enveloppait déjà.
« Et nous sommes demeurés dans la vallée, en face de Beth-Peor. »
C’était tout. L’histoire était racontée. Les victoires, le partage, la loi, la transmission, et au centre, comme une faille dans le roc, la prière exaucée autrement. La vue, mais pas l’entrée. La promesse tenue pour tous, sauf pour celui qui avait porté la promesse jusqu’au bord.
Moïse se tut. Il ne chercha pas de conclusion grandiose. Il laissa le crépuscule envahir la plaine, teinter de pourpre et d’indigo les collines de l’autre rive, cette terre si proche. Il avait donné la Loi. Il venait de donner la Mémoire. Bientôt, il donnerait le Cantique. Mais ce soir, il avait donné son cœur, avec ses cicatrices.
Les hommes se dispersèrent lentement, sans un mot, absorbés par le poids de ce qu’ils venaient d’entendre. Certains jetèrent un dernier regard vers le vieil homme qui restait immobile, face à l’ouest, les épaules un peu plus voûtées qu’au début du récit.
La pierre sous sa main était maintenant froide. La terre promise étincelait dans les dernières lueurs, silencieuse, lointaine, et infiniment proche. Elle était pour eux. Il était le passeur, pas l’habitant. Et dans cette vérité terrible résidait, il le pressentait dans un coin apaisé de son âme, le mystère même de la Grâce.




