La chaleur du jour commençait à tomber, laissant place à cette lumière oblique et dorée qui allongeait les ombres des tentes vers l’est. Une poussière fine, soulevée par le va-et-vient du camp, restait en suspension dans l’air, lui donnant une consistance palpable. Et dans le silence relatif qui suivait les trois jours de deuil, le poids se faisait plus lourd que jamais. Ce n’était pas la chaleur, ni la poussière. C’était l’absence.
Josué se tenait à l’entrée de sa tente, un morceau de toile usée entre les doigts, le regard perdu vers cette montagne de l’autre côté du Jourdain, là où ils l’avaient laissé. Moïse. Le mot résonnait dans sa tête comme un glas. Tout le camp, près de deux millions d’âmes, semblait retenir son souffle, orphelin. Lui, l’ancien combattant, le serviteur depuis sa jeunesse, sentait un vide en lui qui défiait toute description. C’était comme si l’on avait retiré l’axe central du monde. Ils étaient là, au seuil, après quarante ans d’errance, de récriminations et de miracles. Le lait et le miel étaient de l’autre côté de cette eau limoneuse qu’on voyait miroiter au loin. Et leur conducteur n’irait pas plus loin.
Il rentra dans la pénombre de la tente. L’odeur familière de laine, de cuir et de terre battue ne le réconfortait plus. Sur un coffre bas, roulé avec soin, reposait le parchemin. Les dernières paroles. Les instructions. La Loi. Sa main trembla légèrement en le touchant. Ce n’était pas de la peur, pas exactement. C’était une conscience aiguë, presque douloureuse, de la disproportion entre la tâche et l’homme. Il n’était pas Moïse. Il n’avait pas parlé face à face. Il n’avait pas tenu la mer ouverte. Il était un soldat, un bras droit. Un second.
C’est alors que cela vint. Pas comme un tonnerre, pas comme une voix extérieure qui aurait déchiré le tissu du silence. C’était une parole qui s’imposa dans le fond de son être, avec une clarté et une fermeté qui balayèrent d’un coup le brouillard de son âme. Elle naquit du silence même, et pourtant elle le remplit entièrement.
*« Moïse, mon serviteur, est mort. Maintenant, lève-toi, passe ce Jourdain, toi et tout ce peuple, vers le pays que je leur donne, à eux, les fils d’Israël. »*
Josué ferma les yeux. La voix n’était pas nouvelle. Elle était celle qui avait parlé au buisson, sur le Sinaï fumant. Elle était celle qui avait guidé la colonne de feu. Elle était immuable. Et elle s’adressait à lui, maintenant, par son nom. Le vide se mit à se combler, non pas par sa propre force, mais par la certitude de cette présence.
Les paroles continuaient, se déployant dans son esprit avec une précision géographique, comme une carte tracée par le doigt même de Dieu. *« Tout lieu que foulera la plante de votre pied, je vous le donne, comme je l’ai dit à Moïse. Depuis le désert et ce Liban jusqu’au grand fleuve, l’Euphrate, tout le pays des Hittites, et jusqu’à la grande mer vers le soleil couchant, ce sera votre territoire. »* Ce n’était pas une promesse vague. C’était un titre de propriété gravé dans le ciel. Les frontières étaient nommées. L’héritage était défini. Le don était irrévocable.
Puis vint la promesse qui fit battre son cœur plus fort, la promesse qui changeait tout. *« Personne ne tiendra devant toi tous les jours de ta vie. Comme j’ai été avec Moïse, je serai avec toi. Je ne te délaisserai point, je ne t’abandonnerai point. »* L’essence même de la force de Moïse n’avait pas été son bâton ou son éloquence, mais *Cela*. La présence. Et cette présence-là ne se retirait pas avec un homme. Elle était fidèle à son propos, à son peuple. Elle se transférait, non comme un manteau qu’on passe, mais comme un feu qui se communique.
Un feu qu’il devait maintenant laisser embraser son propre être. *« Fortifie-toi et prends courage, car c’est toi qui mettras ce peuple en possession du pays que j’ai juré à leurs pères de leur donner. »* L’injonction revenait, martelant la réalité nouvelle. Ce n’était plus « tu iras », c’était « *c’est toi* qui mettras ce peuple en possession ». L’autorité lui était conférée. La responsabilité aussi.
Et le moyen ? La voix intérieure se fit plus insistante, presque maternelle dans sa fermeté. *« Seulement, fortifie-toi et sois très courageux, en veillant à agir selon toute la loi que Moïse, mon serviteur, t’a prescrite. Ne t’en détourne ni à droite ni à gauche, afin de réussir partout où tu iras. »* Le succès n’était pas lié à la stratégie militaire, d’abord. Il était lié à la fidélité. À l’ancrage dans cette parole écrite, tangible, qu’il avait sous la main. Elle était sa boussole. Le courage ne naîtrait pas de ses propres ressources, mais de son adhésion à ce chemin tracé.
*« Que ce livre de la loi ne s’éloigne point de ta bouche. Médite-le jour et nuit, pour agir fidèlement selon tout ce qui y est écrit, car c’est alors que tu auras du succès dans tes entreprises, c’est alors que tu réussiras. »* La méditation. Cette rumination lente, cette mastication de la parole jusqu’à ce qu’elle devienne énergie vitale, pensée instinctive. Son esprit de stratège comprit : c’était le plan de bataille ultime. S’imprégner de la pensée de Dieu jusqu’à ce que ses propres pensées s’y conforment.
Et de nouveau, comme pour sceller cette ordination silencieuse dans la tente solitaire : *« Ne t’ai-je pas donné cet ordre : Fortifie-toi et prends courage ? Ne tremble pas et ne t’effraie point, car l’Éternel, ton Dieu, est avec toi dans tout ce que tu entreprendras. »*
La voix se tut. Le silence revint, mais ce n’était plus le même. Il était chargé, dense de présence. Josué ouvrit les yeux. La poussière dansait toujours dans le rai de lumière filtrant par l’ouverture de la tente. Au-dehors, un enfant pleurait, une femme appela doucement. La vie du camp, lente, reprenait son cours. Mais tout était différent.
Il se leva. Ses articulations craquèrent, mais ce n’était plus la lourdeur de l’âge ou du deuil. C’était la mise en mouvement. Il plia soigneusement le parchemin et le plaça contre sa poitrine, sous sa tunique. La sensation contre sa peau était un rappel constant.
Il sortit. L’air du soir était devenu frais. Il respira à pleins poumons. Puis il se tourna vers les quelques hommes qui attendaient, assis près d’un feu naissant, une inquiétude non dite sur leurs visages. C’étaient les chefs des tribus, ses officiers. Ils le regardèrent, cherchant sur ses traits l’effondrement ou l’indécision.
Josué s’avança. Sa voix, lorsqu’elle sortit, était calme, sans emphase, mais portée par une assurance de roc qui n’y était pas auparavant.
— Parcourez le camp, dit-il. Et donnez cet ordre au peuple : « Préparez vos provisions, car dans trois jours vous passerez ce Jourdain pour aller conquérir le pays que l’Éternel, votre Dieu, vous donne pour le posséder. »
Les hommes se redressèrent. Quelque chose dans son timbre, dans son regard droit, avait changé. Ce n’était plus le lieutenant endeuillé. C’était le conducteur.
Puis, s’adressant spécifiquement aux tribus de Ruben, de Gad et à la demi-tribu de Manassé, ceux qui s’étaient établis à l’est du Jourdain, il rappela l’engagement pris devant Moïse. « Souvenez-vous de ce que vous a commandé Moïse, le serviteur de l’Éternel… Vous passerez armés devant vos frères, tous les hommes vaillants, et vous les aiderez. »
La réponse fut immédiate, unanime. Elle jaillit avec un soulagement évident. « Tout ce que tu nous as ordonné, nous le ferons, et partout où tu nous enverras, nous irons. Comme nous avons obéi à Moïse en toute chose, ainsi nous t’obéirons. Que seulement l’Éternel, ton Dieu, soit avec toi, comme il a été avec Moïse ! »
Leurs mots résonnèrent étrangement avec la promesse qu’il venait de recevoir dans le secret. Ils appelaient de leurs vœux ce qui était déjà une réalité divine. Un léger sourire, le premier depuis des jours, effleura les lèvres de Josué.
— Bien, dit-il simplement. Allez.
La nuit tombait vraiment, traçant un manteau d’étoiles au-dessus du désert. Josué resta un moment à regarder le camp s’animer de feux, comme des étoiles tombées à terre. Le murmure montait, fait d’ordres brefs, de questions, du grincement des pierres à aiguiser. La peur était là, certainement. L’incertitude aussi. Mais quelque chose d’autre était né : une direction. Un lendemain.
Il rentra dans sa tente. La solitude, cette fois, n’était pas vide. Elle était peuplée de la parole qui demeure. Il s’assit, déroula de nouveau le parchemin. Il n’avait pas besoin de lumière. Les mots, il les connaissait par cœur. Mais ce soir, ils étaient différents. Ils étaient vivants. Ils lui parlaient. Et tandis que le bruit du camp préparant la traversée lui parvenait en sourdine, Josué, fils de Noun, méditait. Jour et nuit.




